La dernière "Lettre d'ATTAC 78N"
 (14 novembre 2016)

LE NOUVEAU MONDE QUI TARDE A APPARAITRE

Gustave Massiah - 15 octobre 2016

La situation semble désespérante. L’offensive des droites et des extrêmes droites occupe l’espace et les esprits. Elle s’étale dans les médias et prétend exprimer la droitisation des sociétés. Il n’en est rien et rien n’est joué. Les sociétés résistent et les contradictions sont à l’œuvre ; ce sont elles qui déterminent l’avenir.

Pour comprendre la situation, repartons de la citation de Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair obscur surgissent les monstres » . [1]

Dans ce contexte, la stratégie des mouvements sociaux qui veulent porter un projet d’émancipation doit articuler la réponse à l’urgence et la construction d’un projet alternatif d’avenir. Ils doivent dans le même temps lutter contre les monstres et s’inscrire dans la construction d’un monde nouveau.

Le vieux monde se meurt

Les chocs financiers de 2008 confirment l’hypothèse de l’épuisement du néolibéralisme. Le réchauffement climatique, la diminution de la biodiversité, les pollutions globales, confirment l’épuisement du productivisme. Des hypothèses sont avancées sur un épuisement du capitalisme comme mode de production hégémonique. Etant entendu que ce qui succèderait au capitalisme ne sera pas forcément un mode juste et équitable ; l’Histoire n’est pas écrite et n’est pas linéaire.

Au Forum social mondial de Belém, en 2009, une convergence de mouvements ; les mouvements des femmes, les mouvements paysans et les mouvements écologistes et les mouvements des peuples amazoniens ont fortement exprimé un nouveau point de vue. Ils ont affirmé que, s’il s’agit de redéfinir les rapports entre l’espèce humaine et la Nature, il ne s’agit pas seulement d’une crise du néolibéralisme ou du capitalisme, il s’agit d’une crise de civilisation, celle qui depuis cinq siècles a mis en avant la modernité occidentale et a conduit à certaines des formes de la science contemporaine.

La situation est marquée par la permanence des contradictions. La crise structurelle articule cinq contradictions majeures : économiques et sociales, avec les inégalités sociales et les discriminations ; écologiques avec la destruction des écosystèmes, la limitation de la biodiversité, le changement climatique et la mise en danger de l’écosystème planétaire ; géopolitiques avec les guerres décentralisées et et la montée de nouvelles puissances ; idéologiques avec l’interpellation de la démocratie, les poussées xénophobes et racistes ; politiques avec la corruption née de la fusion du politique et du financier qui nourrit la méfiance par rapport au politique et abolit son autonomie. La droite et l’extrême droite ont mené une bataille pour l’hégémonie culturelle, dès la fin des années 1970, contre les droits fondamentaux et particulièrement contre l’égalité, contre la solidarité, pour les idéologies sécuritaires, pour la disqualification amplifiée après 1989 des projets progressistes. Elles ont mené les offensives sur le travail par la précarisation généralisée ; contre l’Etat social par la marchandisation et la privatisation et la corruption généralisée des classes politiques ; sur la subordination du numérique à la logique de la financiarisation

Les nouveaux monstres

A partir de 2011, les mouvements quasi insurrectionnels d’occupation des places témoignent de la réponse des peuples à la domination de l’oligarchie. A partir de 2013, l’arrogance néolibérale reprend le dessus et confirme les tendances qui ont émergé dès la fin des années 1970. Les politiques dominantes, d’austérité et d’ajustement structurel, sont réaffirmées. La déstabilisation, les guerres, les répressions violentes et l’instrumentalisation du terrorisme s’imposent dans toutes les régions. Des courants idéologiques réactionnaires et des populismes d’extrême-droite sont de plus en plus actifs. Les racismes et les nationalismes extrêmes alimentent les manifestations contre les étrangers et les migrants. Ils prennent des formes spécifiques comme le néo-conservatisme libertarien aux Etats-Unis, les extrêmes-droites et les diverses formes de national-socialisme en Europe, l’extrémisme jihadiste armé, les dictatures et les monarchies pétrolières, l’hindouisme extrême, etc. Mais, dans le moyen terme, rien n’est joué.

Il faut s’interroger sur ces monstres et les raisons de leur émergence. Ils s’appuient sur les peurs autour de deux vecteurs principaux et complémentaires : la xénophobie et la haine des étrangers ; les racismes sous leurs différentes formes. Il faut souligner une offensive particulière qui prend les formes de l’islamophobie ; après la chute du mur de Berlin, l’« islam » ayant été institué comme l’ennemi principal dans le « choc des civilisations ».

Cette situation résulte d’une offensive menée avec constance depuis quarante ans, par les droites extrêmes, pour conquérir l’hégémonie culturelle. Elle a porté principalement sur deux valeurs. Contre l’égalité d’abord en affirmant que les inégalités sont naturelles. Pour les idéologies sécuritaires en considérant que seules la répression et la restriction des libertés peuvent garantir la sécurité.

Le durcissement des contradictions et des tensions sociales expliquent le surgissement des formes extrêmes d’affrontement. Le durcissement commence par celui de la lutte des classes et s’étend à toutes les relations sociales. Le milliardaire Warren Buffet déclare tranquillement « certains doutent de l’existence d’une lutte des classes ; bien sûr qu’il y a une lutte des classes, et c’est ma classe qui est en train de la gagner ». La financiarisation a creusé les inégalités et la caste des très riches s’est restreinte. Les classes dites moyennes ont enflé, mais la précarisation touche et insécurise une partie d’entre elles.

La volonté d’accumulation de richesses et de pouvoirs est insatiable. Face à cette démesure, on assiste à un refuge dans le retour du religieux en espérant qu’il arrivera à tempérer les dérives insupportables. La confiance dans une régulation par l’Etat est fortement atteinte. La classe financière a réussi à subordonner les Etats. Et le projet de socialisme d’Etat a sombré dans les nomenklaturas et dans les nouvelles oligarchies. La situation est instable. Comment croire qu’un monde où 62 personnes, 53 hommes et 9 femmes, possèdent autant que 3,5 milliards de personnes peut durer indéfiniment. La volonté d’imposer la reproduction de la situation et la peur des révoltes se traduisent par la montée de la violence, les répressions et les guerres.

Mais, il y a aussi une autre raison à la situation, c’est la peur de l’apparition d’un nouveau monde. Les nouveaux monstres savent que leur monde est en question ; pour sauvegarder leurs positions et leurs privilèges, ils instrumentalisent la peur de l’avenir, la crainte du bouleversement des sociétés qui va marquer l’avenir.

Le nouveau monde qui tarde à apparaître

Quel est ce nouveau monde qui tarde à apparaître ? Un nouveau monde qui peut faire peur aux nantis et que les mouvements sociaux hésitent à percevoir.

La proposition est d’être attentif aux révolutions en cours. Il y a plusieurs révolutions en cours, mais elles sont inachevées. Et leurs issues sont incertaines. Rien ne permet d’affirmer qu’elles ne seront pas écrasées, déviées ou récupérées. Pour autant, elles bouleversent le monde ; elles sont aussi porteuses d’espoirs et marquent déjà l’avenir et le présent. Ce sont des révolutions de longue période dont les effets s’inscrivent sur plusieurs générations.

Pour illustrer ce propos, partons de cinq révolutions en cours, et qui sont, rappelons le inachevées. Il s’agit de la révolution des droits des femmes ; de la révolution des droits des peuples ; de la révolution écologique ; de la révolution numérique ; de la révolution du peuplement de la planète.

La révolution des droits des femmes est la plus impressionnante. Elle remet en cause des rapports millénaires. Les luttes pour les droits des femmes ont toujours existé. La reconnaissance des droits des femmes a avancé énormément au cours des quarante dernières années. On mesure progressivement les bouleversements qu’elle suscite. Cette révolution est inachevée et entraîne des résistances d’une très grande violence. On le mesure à la violence des réactions de certains Etats à toute idée de la libération des femmes et à la résistance dans toutes les sociétés à la remise en cause du patriarcat. La révolution des droits des femmes a déjà suscité un grand changement dans la stratégie des mouvements ; c’est le refus de subordonner la lutte contre l’oppression des femmes à d’autres luttes. Leur refus de considérer leur revendication comme une contradiction secondaire a été reprise par tous les mouvements et traduit la reconnaissance de la diversité des mouvements sociaux et citoyens.

La révolution des droits des peuples est elle aussi marquante. Elle est inachevée et en prise avec les tentatives de reconfiguration des rapports impérialistes. La deuxième phase de la décolonisation a commencé. La première phase, celle de d’indépendance des Etats a rencontré ses limites. La deuxième phase est celle de la libération des peuples. Elle ouvre sur de nouvelles questions avec les droits des peuples qui prennent différentes appellations ; indigènes, premiers, autochtones. Elles renouvellent la question des identités avec l’irruption des identités multiples comme les a qualifié le poète Edouard Glissant. Elle interpelle le rapport entre les libertés individuelles et les libertés collectives.

La révolution écologique en est à ses débuts. Elle bouleverse déjà la compréhension des transformations et du sens du changement. Elle introduit la notion du temps fini et la notion des limites par rapport à la croissance illimitée. Elle remet en cause toutes les conceptions du développement, de la production et de la consommation. Elle réimpose la discussion sur le rapport de l’espèce humaine à la Nature. Elle interpelle sur les limites de l’écosystème planétaire. La révolution écologique est une révolution philosophique qui bouleverse les certitudes les mieux établies.

La révolution du numérique est une part déterminante d’une nouvelle révolution scientifique et technique, combinée notamment à celle des biotechnologies. Elle ouvre de très fortes contradictions sur les formes de production, de travail et de reproduction. Elle impacte la culture en commençant à bouleverser des domaines aussi vitaux que ceux du langage et de l’écriture. Pour l’instant, la financiarisation a réussi à instrumentaliser les bouleversements du numérique, mais les contradictions restent ouvertes et profondes.

La révolution du peuplement de la planète est en gestation. Tous les grands bouleversements historiques ont eu des conséquences sur le peuplement de la planète. L’envisager permet d’éviter de qualifier les questions des migrations et des réfugiés comme une crise migratoire qu’on pourrait isoler et qui finirait par se résorber. Les changements dans le peuplement de la planète prolongent les ruptures précédentes. Celle de l’urbanisation et de l’armature urbaine mondiale avec la multiplication des quartiers précaires. Le changement climatique ne va pas seulement accentuer les migrations environnementales. L’élévation du niveau de la mer pourrait atteindre jusqu’à un mètre d’ici à la fin du siècle. Selon les Nations Unies, 60% des 450 aires urbaines de plus d’un million d’habitants en 2011, – soit quelque 900 millions d’individus – seraient exposées à un risque naturel élevé. La scolarisation des sociétés modifie les flux migratoires. Les diplômés qui partent restent en contact avec leur génération à travers internet. Les autres alimentent les chômeurs diplômés, nouvelle alliance entre les enfants des couches populaires et les enfants des couches moyennes. Les mouvements sociaux tentent d’articuler les luttes pour les droits à la liberté de circulation et d’installation avec celles pour le droit de rester vivre et travailler au pays. Ils vérifient que l’envie de rester est indissociable du droit de partir. La notion même d’identité est interpellée par l’évolution des territoires et par le métissage des cultures.

La nécessaire pensée stratégique

Les mouvements sociaux et citoyens doivent adapter leur stratégie à la nouvelle situation. Toute pensée stratégique se construit sur l’articulation entre l’urgence et la construction d’un projet alternatif. L’urgence, c’est la résistance aux nouveaux monstres. Mais pour résister, un projet alternatif est nécessaire.

Le projet alternatif commence à se dégager. Dès 2009, au Forum social mondial de Belém dont il a été fait mention auparavant, la proposition qui se dégage est celle d’une transition écologique, sociale, démocratique et géopolitique. Cette proposition combine la prise de conscience des grandes contradictions et l’intuition des grandes révolutions inachevées en cours.

Il faut insister sur l’idée de transition qui est souvent utilisée à contre-emploi comme une proposition de temporisation. La proposition de transition ne s’oppose pas à l’idée de révolution, elle est en rupture avec une des conceptions de la révolution, celle du grand soir ; elle inscrit la révolution dans le temps long et discontinu. Elle souligne que de nouveaux rapports sociaux émergent déjà dans le monde actuel, comme les rapports sociaux capitalistes ont émergé, de manière contradictoire et inachevée, dans le monde féodal. Cette conception donne un nouveau sens aux pratiques alternatives qui se cherchent et qui permettent, là aussi de manière inachevée, de préciser et de préparer un projet alternatif.

Une des difficultés de cette période concerne cette articulation entre la résistance et le projet alternatif. La lutte des classes est, sans conteste, l’élément déterminant de la résistance et de la transformation. Encore faut-il redéfinir la nature des classes sociales, de leur rapport et des luttes de classes. Dans la conception dominante des mouvements sociaux, la révolution sociale devait précéder et caractériser les autres révolutions et libérations. L’importance des cinq autres révolutions en cours interpellent la révolution sociale et le retard de la révolution sociale interpelle en retour les autres révolutions.

Il nous faut revenir à l’urgence et à la résistance contre les monstres. Tout en soulignant l’importance et la nécessité de construire un projet alternatif. Il n’est pas secondaire de comprendre comment la peur du nouveau monde agit sur l’apparition des monstres. Prenons un exemple avec un électeur de Trump, classe moyenne, blanc, dans les Etats Unis profond ; quand il regarde autour de lui, il voit que les indiens sont toujours là, que les noirs ne supportent plus le racisme, que les latinos sont de plus en plus nombreux et parfois majoritaires et que les femmes ne veulent pas se laisser faire. Il finit par voir que son Amérique rêvée n’existera plus et il est prêt à prendre ses fusils pour tirer !

En fait, les sociétés résistent plus qu’on ne pense à la droitisation des élites et des médias. On peut le vérifier. En Hongrie, le référendum contre les étrangers n’a pu être validé, car, malgré les pressions, seuls 37% des hongrois-e-s sont allé-e-s voter pour cette consultation. En Pologne, les manifestations massives ont fait reculer ceux qui voulaient interdire tout avortement. En France, deux tiers des français-e-s sont opposé-e-s à l’abrogation des lois pour le mariage pour tous. Un sondage dans 5 pays européens montre que, suivant les pays, 77 à 87% des sondés sont pour renforcer les lois contre les discriminations et que malgré le délire anti- migrants, 55 à 69% des sondés sont favorables à la régularisation des sans-papiers disposant d’un contrat de travail. Un sondage d’Amnesty International dans 27 pays a montré que, malgré les discours anti réfugiés, dans 20 des 27 pays, plus de 75% des sondés sont en faveur de l’accueil des réfugiés.

Quand elles peuvent s’exprimer, les sociétés sont plus ouvertes et plus tolérantes que ne veulent le faire croire les courants de droite extrême et les médias que les relayent. Mais, cette résistance ne s’affiche pas, ne se traduit pas par une adhésion à un projet progressiste, traduisant ainsi l’absence d’un projet alternatif crédible. C’est moins « la droite » qui triomphe que « la gauche » qui s’effondre.

Il nous faut donc résister, dans l’immédiat, pas à pas, et accepter de s’engager dans le temps long. Cette résistance passe par l’alliance la plus large avec toutes celles et tous ceux, et ils - elles sont nombreux-ses, qui pensent que l’égalité vaut mieux que les inégalités, que les libertés individuelles et collectives doivent être élargies au maximum, que les discriminations conduisent au désastre, que la domination conduit à la guerre, qu’il faut sauvegarder la planète. Cette bataille sur les valeurs passe par la remise en cause de l’hégémonie culturelle du néolibéralisme, du capitalisme et de l’autoritarisme. Nous pouvons démontrer que résister, c’est créer. Pour chacune des révolutions inachevées, à travers les mobilisations et les pratiques alternatives, nous pouvons lutter pour éviter qu’elles ne soient instrumentalisées et ne servent à renforcer le pouvoir d’une élite, ancienne ou nouvelle.

Les années qui viennent serons sans aucun doute très difficiles et les conditions seront très dures. Mais, à l’échelle d’une génération, rien n’est joué, tout devient possible.

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Les anciennes "Lettre d'ATTAC 78N"
 (26 septembre 2007)

 (26 septembre 2007)

Un projet de refonte de la station d’épuration des eaux usées d’ACHERES
 (26 septembre 2007)

Un débat public sur le traitement des eaux usées de la région parisienne
a lieu jusqu’au 21 décembre 2007, avec le lancement du débat jeudi 27 septembre à Saint Germain.
(Salle Jacques Tati – 12, bis rue Danés de Montardat)

Démocratie participative ou bien écran de fumée ?
sur un projet de refonte de la station d’épuration des eaux usées d’ACHERES

Un débat public sur le traitement des eaux usées de la région parisienne
a lieu jusqu’au 21 décembre 2007, avec le lancement du débat jeudi 27 septembre à Saint Germain
(Salle Jacques Tati – 12, bis rue Danés de Montardat)

Le Syndicat Interdépartemental d’Assainissement de l’Agglomération (SIAAP) Parisienne propose un projet de refonte de la station d’épuration d’Achères (renommée usine Seine aval), située sur la rive gauche de la Seine entre la forêt de St Germain et les communes de Conflans et Achères, et qui traite actuellement les eaux sales de 5 millions d’habitants en amont.

D’après le Président de la Commission Nationale de ce débat public (CNDP), « ce débat public intervient en amont du processus d’élaboration d’un projet et porte (est sensé porter) sur son opportunité, ses objectifs et ses caractéristiques principales ».

On peut s’interroger aussi lorsque l’on lit dans la présentation de la CNDP : « il portera sur l’opportunité de ce projet, en explorant toutes les solutions pour réduire les pollutions et en explicitant la manière dont sont prises les décisions en Ile de France ».

Surtout quant on sait que le conseil d’administration du SIAAP est composé d’élus des conseils généraux du 75, 92, 93 et 94 et ne comprend pas de représentants des départements du 78 et 95 où est implantée la station Seine Aval, sur les berges de la Seine entre la forêt de St Germain et les communes de Conflans et Achères

Voilà bien un énorme déni de démocratie récurent car aucun de nos élus ne peut y faire remonter la voix des riverains des communes environnantes.

Le Collectif pour l’Annulation des Pollutions Urbaines et Industrielles (CAPUI
[Contact : « lucilemonjanel@yahoo.fr »]) créé en 1989, a combattu de 92 à 94 pour obtenir le classement ce tronçon de Seine en « zone sensible » conformément aux termes de la directive européenne du 21 Mai 91 ; ce qui était refusé par le SIAAP et le gouvernement de l’époque.

Depuis la France a été condamnée par la Cour Européenne de Justice pour le non respect des normes européennes de niveau de traitement des eaux usées et la pollution de la Manche. Plus de 10 ans de perdus. Quelles répercutions des amendes sur nos factures d’eau ? qui plus est : les odeurs perdurent….

On est donc en droit de penser que, talonné par le CAPUI depuis 15 ans, le SIAAP tente d’obtenir l’aval de la population par ce débat soit disant avant l’élaboration du projet afin d’avoir les mains libres après l’enquête publique.

Parmi les 10 points de discussion/débat mis en avant pour le débat et ci-après, certains méritent le déplacement, notamment ceux qui tournent autour des Vraies Démocraties Participative et Représentative qui devraient être complémentaires. Mais il en manque comme par exemple la question de la multiplicité d’installations plus petites de retraitement dans toute la région parisienne pour éviter une giga pollution en cas de totale incapacité.

Parmi ces 10 points proposés :

  • Faut-il refondre Seine aval ou procéder à une rénovation progressive ?
  • Faut-il continuer de traiter 1,5 millions de mètres cubes par jour à Achères ?
  • Existe-t-il des solutions alternatives ?
  • Quel aménagement futur pour la plaine d’Achères ?
  • Quelles filières de valorisation des boues produites par le retraitement ?
  • Quelles modalités de concertation et de communication avec les élus ?
  • Quel suivi du chantier puis des résultats de l’usine ?
  • Quel suivi de l’impact sanitaire potentiel de l’usine ?

Pour connaître le calendrier des réunions publiques d’informations et d’auditions des usagers, appeler le 0811 14 14 14.

Première réunion publique : le 2 Octobre à Conflans - 12 place Romagné.

Dans tous les cas, ça vaut le coup de profiter de l’occasion qui nous est donnée de s’informer, de porter la contestation ou d’exprimer tout simplement ses désidératas et réflexions.

 (14 août 2016)

Le propre des époques de transition comme la nôtre, de trouble et d’incertitude quand un vieux monde se meurt lentement et qu’un nouveau monde tarde à naître, c’est la perte des repères les plus élémentaires. Et notamment l’oubli des libertés fondamentales…

Ces libertés fondamentales pour lesquelles, depuis 1789 (puis 1830, 1848, 1871, 1898, 1936, 1944, 1968… pour ne prendre que les dates de surgissement des révoltes créatrices), notre peuple s’est battu contre des pouvoirs qui servaient les puissants et les dominants, au service en somme des injustices sociales. Parmi ces principes, qui sont ceux d’une République démocratique et sociale, il y a la liberté individuelle : l’égalité de droits pour toutes et tous, sans distinction d’origine, de condition, d’apparence ou de croyance, de sexe ou de genre, dont la seule limite est de ne pas imposer aux autres sa propre loi, celle d’une idéologie (politique) ou d’un dogme (religieux).

Ainsi sur une plage, chacun d’entre nous peut penser ce qu’il veut des postures choisies par les autres estivants (selon leurs cultures, leurs convictions, leurs religions, etc.), mais aucun d’entre nous n’a le droit d’imposer autoritairement aux autres son choix à la manière d’un uniforme obligatoire. Ainsi, de même que je m’opposerai demain de toutes mes forces à un pouvoir qui obligerait les femmes à couvrir leur corps dans l’espace public, de même je m’oppose aujourd’hui à ce qu’on interdise sur les plages une tenue qui les couvre parce qu’elle serait liée à une religion. Dans les deux cas, nous cédons nos libertés individuelles au profit d’une logique autoritaire et discriminatoire qui, dans le premier cas, vise les femmes en continuant d’en faire une minorité politique opprimée et, dans le second cas, vise les musulmanes en les constituant comme minorité à exclure.

La liberté ne se divise pas, et elle est donc aussi celle de ceux dont nous ne partageons pas les idées ou les préjugés. À condition, évidemment, qu’ils ne cherchent pas, à leur tour, à nous les imposer autoritairement – et ce n’est certes pas le cas de ces femmes musulmanes qui, comme en témoignent nombre de reportages, vont vêtues à la plage en compagnie d’amies aussi dévêtues qu’on peut l’être, affichant ainsi la diversité et la pluralité qui anime les musulmans de France. Faut-il rappeler à nos intolérants d’aujourd’hui qu’en 1905, lors du vote sur la loi de séparation des églises et de l’État, certains républicains conservateurs voulurent faire interdire le port de la soutane dans l’espace public ? Et qu’évidemment, Aristide Briand (qui portait la loi, fermement soutenu par Jean Jaurès) s’y opposa au nom de la liberté, celle d’afficher ses opinions (donc aussi sa croyance), avec le soutien de tous les républicains progressistes (lesquels hélas, comme les autres, oubliaient les femmes qui, alors, n’avaient pas voix au chapitre, ni droit de vote – avec parfois, ce prétexte, qui ne manque pas d’ironie rétrospective, qu’elles seraient sous l’emprise de l’obscurantisme religieux).

Capture d’écran de France 3 Côte d’Azur, 12/08/2016 Capture d’écran de France 3 Côte d’Azur, 12/08/2016

Les tenants de l’interdiction du « costume ecclésiastique » (comme d’autres, aujourd’hui, qui veulent interdire tout « costume islamique ») affirmaient qu’il s’agissait d’un habit de soumission et que le devoir de l’Etat républicain était d’émanciper par la loi (donc par la force… de la loi) les prêtres de la soutane. Au passage, machistes affirmés, ils affirmaient que la soutane, qui est une robe, portait atteinte à la « dignité masculine ». Voici ce qu’Aristide Briand leur répondit, en refusant qu’une loi qui entend « instaurer un régime de liberté » veuille imposer aux prêtres « l’obligation de modifier la coupe de leurs vêtements » : « Votre commission, messieurs, a pensé qu’en régime de séparation la question du costume ecclésiastique ne pouvait se poser. Ce costume n’existe plus pour nous avec son caractère officiel (…). La soutane devient, dès le lendemain de la séparation, un vêtement comme les autres, accessible à tous les citoyens, prêtres ou non. »

Autrement dit (et d’ailleurs Briand lancera, provocateur, à cette assemblée masculine qu’il était du droit de chacun, dans un régime de liberté, de se promener s’il le souhaitait « en robe ») si, demain, des hommes (quels qu’ils soient) veulent se rendre en soutane à la plage, et se baigner sous cette apparence, ils en ont le droit… De même, d’ailleurs, que l’on peut rencontrer, en feuilletant Paris Match de cette semaine, un homme nu se promenant sur une plage non naturiste de Biarritz qui, croisant Emmanuel Macron et son épouse, les salue, salut que le ministre lui rend avec le sourire. Mais les mêmes qui s’alarment des tenues de plage couvrantes de musulmanes ne se sont pas émus de cette transgression exactement opposée. Dans les deux cas, nous sommes face à des choix relevant de la liberté individuelle. Si son exercice ne s’accompagne d’aucun prosélytisme (cherchant à contraindre la liberté d’autres individus), accepter qu’une autorité la contraigne, c’est ouvrir la voie à ces morales d’État qui ont toujours accompagné les régimes autoritaires, quels qu’ils soient et quelle que soit leur intensité.

Le reportage de Paris-Match sur Macron à la plage Le reportage de Paris-Match sur Macron à la plage

Toutes ces polémiques, qui n’ont pour effet que de tomber dans le piège tendu par Daech (stigmatiser les musulmans par quête de boucs émissaires à nos peurs – voir plus bas), sont profondément ridicules quand on les confronte à un raisonnement logique. Va-t-on interdire, demain, au nom du refus de toute visibilité des convictions religieuses dans l’espace public, que des religieuses catholiques en coiffe se rendent à la plage ? Ou que des juifs pratiquants s’y promènent avec une kippa sur la tête ? Mais, demain, va-t-on également, au nom de la « neutralité » de l’espace public interdire des T-shirts affirmant des opinions supposées subversives ou des tenues juvéniles supposées dissidentes ? Faire la chasse aux cheveux longs, aux piercings, aux tatouages, etc. ?

Les Sœurs de la Consolation assistant à une compétition de surf dans les Landes Les Sœurs de la Consolation assistant à une compétition de surf dans les Landes

Quand une liberté commence à tomber, sous un prétexte idéologique qui, en l’espèce, est sécuritaire, il est non seulement difficile de la reconquérir mais, surtout, elle en vient à être perdue pour tous, et pas seulement pour ceux que sa restriction semble viser. Demain, selon les aléas de notre vie politique, des municipalités, des gouvernements, des entreprises prendront prétexte de la restriction idéologique d’une liberté visant les corps et les apparences pour s’en prendre à d’autres attitudes jugées non conformes à leurs préjugés, à leurs dogmes, à leurs intérêts. Défendre nos libertés individuelles (parmi lesquelles celles de nos corps, de leurs vêtures ou de leurs nudités), c’est défendre la liberté de se battre pour nos droits, et de ne pas être soumis à la servitude des pouvoirs (qu’ils soient étatiques, économiques, idéologiques, religieux, sexuels, etc.).

La deuxième déclaration des droits de l’homme, la plus aboutie mais la plus éphémère, celle de l’An I de la République (1793) énonce ceci en son article 6 : « La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui ; elle a pour principe la nature ; pour règle la justice ; pour sauvegarde la loi ; sa limite morale est dans cette maxime : Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait ».

PS : j’ajoute à ce billet ce que j’ai récemment posté sur les réseaux sociaux, simple appel à la raison quand tant d’autres sujets (démocratiques, sociaux, écologiques, géopolitiques, scientifiques, etc.) devraient mobiliser nos énergies comme en témoignent les priorités éditoriales de Mediapart tout cet été :

À l’été 2014 (il y a deux ans donc, avant les attentats de 2015 et 2016), j’ai écrit ce qui suit, dans Pour les musulmans (Éditions La Découverte, lire ici). Est-il besoin de souligner que cette mise en garde est toujours d’actualité, plus que jamais ? Et qu’il est de notre devoir de soutenir toutes celles et tous ceux qui sont stigmatisés non pas pour ce qu’ils auraient fait mais pour ce qu’ils sont, en raison de leur croyance ou de leur apparence ? Voici donc l’extrait : « Sous toutes les latitudes, le sort fait aux minorités dit l’état moral d’une société. (…) Au-delà de mon pays, j’écris contre cette guerre des mondes dans laquelle on veut entraîner les peuples en fabriquant des haines identitaires dont la religion est l’alibi. Mais je suis en France, j’y vis, j’y travaille, et c’est ici même que, pour nous, se joue ce sursaut des consciences. Jamais les crimes commis par de prétendus musulmans ayant eux-mêmes sombré dans ces guerres sans fin ne justifieront qu’en retour, nous persécutions les musulmans de France. Jamais des dérives individuelles ou des conflits lointains n’autoriseront que, dans notre pays, on en vienne à assimiler en bloc des hommes, des femmes et des enfants à un péril qui menacerait l’intégrité, voire la pureté de notre communauté nationale, au prétexte de leur foi, de leur croyance, de leur religion, de leur origine, de leur culture, de leur appartenance ou de leur apparence. Jamais les désordres du monde ne sauraient excuser l’oubli du monde. De sa complexité, de sa diversité et de sa fragilité ».

14 août 2016 Par Edwy Plenel

Espoirs - Critiques constructives- Contreverses - Démocratie participative ?
 (8 novembre 2007)

Le Fameux Grenelle de l’Environnement

Le résultat c’est une grande usine, potentiellement à gaz si nous n’y prenions garde par une vigilance accrue, avec ses pour et ses contres.

Au-delà de la formidable démonstration des capacités du pouvoir en place en matière de communication, sa tenue aura eu le mérite de s’avérer une tentative de démocratie participative avec un calendrier de suivi par tous ses participants regroupant, entre autres, les représentants de la société civile.

Considérons le COMMUNIQUÉ DE PRESSE gouvernemental ou Jean-Louis BORLOO confie à Corinne LEPAGE la mission suivante (acceptée) sur la gouvernance écologique dans la perspective de la présidence française de l’Union européenne :

  • au 15 janvier 2008 : traduction juridique des orientations décidées par le Grenelle concernant l’information, l’expertise, la responsabilité et l’accès à la justice (propositions sur la transcription de la directive communautaire de la responsabilité environnementale),
  • au 30 mars 2008 : propositions pour la présidence française et sur l’amélioration des conditions de participation des citoyens aux prises de décisions au niveau local, régional et national.

Mais chacun a à sa disposition l’information sur-complétée sur les tenants et les aboutissants de ce Grenelle avec toutes ses controverses.
Voir par exemple l’analyse de Paul Ariès, co-organisateur du Contre-Grenelle de l’environnement, et rédacteur au journal La Décroissance (en kiosque 2 euros).

Il reste à se préoccuper du sort de tous les éveilleurs de conscience, scientifiques et/ou citoyens, ainsi que des lanceurs d’alerte comme les faucheurs volontaires, sans qui ce Grenelle n’aurait sûrement jamais vu le jour, et sans qui les conditions d’un grand débat dans la société, tellement souhaitable, n’auraient pas été réunies.

Ah si ces Lanceurs d’alerte avaient été pris en considération et appuyés par les consciences concitoyennes nous n’aurions certainement pas eu les scandales aussi divers que Tchernobyl, la vache folle, l’amiante, le sang contaminé, et plus récemment les pollutions des cours d’eau français aux PCB aux conséquences désastreuses en terme de maladies, de cancers, et de dégradation de l’environnement.

Ainsi nous pouvons vraiment garder la parole en adressant au gouvernement "la lettre pour soutenir Christian Vélot".

Christian Vélot est enseignant chercheur à l’Université Paris Sud. Il
considère que l’information scientifique des citoyens fait partie de son
rôle. C’est peut-être cela qui lui a causé tant de problèmes. Depuis
2002, il anime des débats pour le grand public sur le thème des OGM.
Cette activité et sa spécialité, la génétique moléculaire, lui valent
d’être cité plusieurs fois comme expert par la défense dans les procès
des faucheurs de champs d’OGM. Les remontrances verbales de ses
supérieurs ne se font pas attendre. « Pourtant, je ne parle pas au nom
de mes tutelles » explique-t-il. Petit à petit, sans explication, on lui
retire 22000 euros de subventions, on le prive de stagiaires, et on le
pousse à travailler sur des sujets moins fondamentaux. Il apprend
ensuite que le contrat de son équipe ne sera pas renouvelé en 2009. « 
Quand on est chercheur du service public, et qu’on est critique
vis-à-vis de la science, on nous dit qu’on est partisan et qu’on crache
dans la soupe » ajoute-t-il.

Nous soutenons également l’appel des Collectif des Faucheurs Volontaires de l’Aveyron suivant : RASSEMBLEMENT ET PIQUE-NIQUE DE SOUTIEN
LUNDI 12 NOVEMBRE A 12 heures à MILLAU devant le tribunal.

Car dès le lendemain du Grenelle de l’environnement, le 26 octobre, la Juge d’application des peines de Millau convoquait José Bové le 12 novembre à 14 heures pour l’exécution de sa condamnation à quatre mois de prison ferme (fauchage de Menville 24 juillet 2004).

Alors que la mobilisation des faucheurs volontaires contre les multinationales des OGM, a permis au Grenelle de l’environnement d’acter "en paroles" l’arrêt de la culture des OGM pesticides et la mise en route de la clause de sauvegarde au niveau européen, le pouvoir politique décide de réprimer ceux qui ont eu raison trop tôt !

Et ce moratoire, l’une des mesures phares portées par l’Alliance pour la
planète depuis la campagne présidentielle et tout au long du Grenelle
de l’environnement, était aussi réclamé par l’ensemble du mouvement
anti-OGM ; voir l’appréciation de Guy Kastler des Amis de la Terre :
« Nous sommes sidérés de voir qu’au lendemain du Grenelle, José Bové,
l’une des figures emblématiques du mouvement, apprend qu’il est
convoqué devant le juge d’application des peines pour quatre mois de
prison ferme, conclut Guy Kastler, des Amis de la terre. Les
associations s’étonnent d’une telle incohérence : d’un côté, la
France reconnaît la légitimité du combat anti-OGM et, de l’autre, des
militants risquent d’être incarcérés. L’Alliance réclame l’arrêt
immédiat des poursuites judiciaires à leur égard. »

Alors Réveillons-nous les citoyens consom’acteurs, Mettons-nous debout et Soutenons-les.

 (5 janvier 2008)

L’association Kokopelli est actuellement poursuivie en justice pour diffusion de semences anciennes non inscrites sur le catalogue GNIS [2] alors que de leur côté, certaines grandes centrales de supermarchés commercialisent certains fruits et légumes issues de ces semences interdites à l’usage professionnel. A ce titre Kokopelli lance la campagne Robins des semences pour prouver ces pratiques dans leur dossier de défense juridique. Comment participer ? En achetant une petite quantité du produit et en envoyant la facture sur laquelle la variété est inscrite à Kokopelli. Renseignements : www.kokopelli.asso.fr.

Source : l’âge de faire, décembre 2007 : www.lagedefaire.org

 (5 janvier 2008)

Notre problème n’est pas dans le rapport entre des besoins et des ressources. Ce problème, pour l’essentiel, n’est plus un problème. Notre problème est du côté du désir et de l’angoisse. Donc, du côté du désir de possession.
C’est donc le développement dans l’ordre de l’être qui est la réponse fondamentale aux questions du développement soutenable. Si nous ne traitons pas cette question du développement dans l’ordre de l’être, si nous restons dans la toxicomanie du développement dans l’ordre de l’avoir, nous sommes nécessairement dans la rivalité, dans la guerre et dans la destruction écologique.

Partrick Viveret, écrivain, philosophe et magistrat à la cours des comptes, auteur notamment de Pourquoi ça ne va pas plus mal ? ., éd Fayard 2005

Source : l’age de faire, décembre 2007 : www.lagedefaire.org

 (15 août 2016)

« Daesh nous empêche de voir que la question majeure est politique »

Pour le psychanalyste Roland Gori, les auteurs des récents attentas sont les monstres du néolibéralisme. Daesh, estime-t-il, est l’arbre qui cache une crise politique profonde et sans issue immédiate, et qu’il devra pourtant falloir régler pour éradiquer ce terrorisme.

Politis : Comment analysez-vous ce qu’il s’est passé à Nice la semaine dernière ?

Roland Gori : La prudence serait de dire qu’on ne sait pas. Que l’on a besoin de temps pour préciser les données à recueillir par des enquêtes, et de temps pour une analyse multidimensionnelle mobilisant la pensée. Nous avons besoin de temps pour penser ce qui nous arrive, et comment nous en sommes arrivés là. Nous avons besoin de comprendre ce qui rapproche chacun de ces meurtres de masse et ce qui les différencie les uns des autres.

© Politis

Roland Gori est psychanalyste et professeur émérite de psycho¬pathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille. En janvier 2009, il a initié l’Appel des appels – une coordination de mouvements issus des secteurs du soin, de la recherche, de l’éducation, du travail social, de la culture… - dont le but est de fédérer une multitude d’acteurs critiquant l’idéologie néolibérale et ses conséquences sur les services publics notamment.

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages de référence : L’Appel des appels. Pour une insurrection des consciences, Paris, Mille et Une Nuits-Fayard, 2009 ; La Fabrique des imposteurs, Les Liens qui Libèrent, 2013 ; et, plus récemment, L’Individu ingouvernable, Les Liens qui Libèrent, 2015.
Globalement, nous réagissons trop vite. Ce qui peut être justifié, en matière de protection, de sécurité ou d’assistance, ne l’est plus en termes d’information ou d’analyse. Or, les dispositifs d’information et d’analyse sont eux-mêmes atteints, corrompus par les dérives de la « société du spectacle », du « fait divers » qui permet la marchandisation des émotions et des concepts. Cela n’est pas acceptable moralement et politiquement car cela détruit aujourd’hui les bases sur lesquelles se fondent nos sociétés et participe à fabriquer les tragédies que nous traversons. C’est le fonds de commerce de nos ennemis et de leurs alliés objectifs, et de leurs comparses involontaires.

Quelle est la responsabilité des médias ?

Les médias ont une grande responsabilité dans cette affaire : ils participent à la « star académisation » de passages à l’acte criminel, pour certains immotivés – au sens quasi-psychiatrique du terme – réalisés par des personnalités plus ou moins pathologiques n’ayant aucun rapport personnel avec leurs victimes. Ce qui ne veut pas dire que tous ces meurtres relèvent de la même économie, que tous sont commis par des psychopathes ou des psychotiques. Certains sont authentiquement politiques, d’autres appartiennent au fanatisme « religieux », d’autres encore aux réseaux « mafieux » qui a fait du terrorisme l’occasion de nouvelles affaires rentables.

L’habillage idéologique ou religieux est plus ou moins décisif, déterminant selon les cas : entre les massacres de Charlie, ceux de l’hypercasher, ceux du Bataclan, de Nice ou l’agression des passagers d’un train en Bavière, les motivations ne sont pas les mêmes. Daesh « ramasse » tout, cela sert son entreprise de déstabilisation de l’Occident en frappant le « ventre mou » de l’Europe, en espérant ainsi favoriser les tensions intercommunautaires. C’est l’appel à la guerre civile lancé par Abu Musad Al Suri en 2005 : appel à la résistance islamiste mondiale mobilisant toutes les populations musulmanes afin de frapper les juifs, les occidentaux, les apostats, là où ils se trouvent.

À partir de ce moment-là, tout crime, tout meurtre qui pourrait être « marqué » par un signe d’appartenance communautaire, se voit recyclé comme « combustible » made in Daesh. Cela fait partie de la stratégie de ce groupe et de sa propagande. Nous risquons de valider leur campagne de terreur en donnant une unité et une consistance à des myriades d’actions plus ou moins inspirées par le terrorisme djihadiste.

© Politis

En déclarant d’emblée que le tueur de Nice était relié à Daesh, François Hollande a donc commis une erreur ?

Les déclarations de François Hollande (et de sa suite), au moment de l’horreur niçoise, me sont apparues prématurées et dangereuses. Hollande pourrait tomber à pieds joints dans le piège tendu par Daesh : d’abord en relayant et en validant une propagande qui veut que tout meurtre de masse soit le fruit de l’embrigadement de l’organisation terroriste. La radicalisation d’une personnalité apparemment aussi trouble que celle du tueur de Nice, ses addictions et ses violences, sa bisexualité et son alcoolisme solubles en peu de temps dans le « radicalisme religieux » au service d’un « terrorisme de proximité », me laissent perplexe.

Ensuite, en annonçant que les frappes sur le terrain extérieur allaient redoubler, Hollande donne du grain à moudre à tous ceux qui veulent se venger de l’arrogance occidentale, des pratiques de maintien de l’ordre des anciens colonisateurs. Il valide le discours de propagande des salafistes qui ont suivi la voie du djihad. Qu’un président soit, en son âme et conscience politiques, appelé à ordonner des opérations militaires, pourquoi pas… Il devra rendre des comptes de sa décision au parlement et au peuple. Mais, qu’il l’annonce comme cela, dans un effet d’annonce en réaction aux crimes de masse, ça ne me semble ni politique, ni productif.

Qu’avez-vous pensé de la réaction des (autres) politiques ?

Il est normal qu’en tant que victime, parent de victime, vox populi, nous soyons submergés par la haine, le désir de vengeance, la douleur et la violence d’une tristesse infinie qui nous donne des envies de meurtres et de vengeances. C’est autre chose que les politiques aillent dans ce sens de l’émotion immédiate.

Tous les politiques, et les déclarations de l’opposition, à quelques exceptions près, ne se sont pas davantage montrés à la hauteur. Les morts, les victimes et leurs familles, méritaient mieux. C’est encore auprès du peuple, de ceux qui ont été là, anonymes, discrets, humains, qu’ils ont trouvé le langage, la présence, l’amour dont ils avaient besoin. La star académisation des criminels (je suis d’accord avec la proposition de mon collègue et ami, Fethi Benslama, dans Le Monde, d’« anonymiser » davantage les auteurs des meurtres de masse, ou du moins d’éviter de les rendre « célèbres ») et toutes les manifestations spectaculaires sont déplacées. Elles vont dans le sens de l’ennemi, si ennemi il y a derrière chacun de ses meurtres.

Alors, soyons prudent : Daesh essaiera de récupérer tout meurtre qui participerait, à plus ou moins grande distance, à son projet et nourrit sa propagande, ceux qu’il a organisés, ceux qu’il a inspirés… et les autres. Ne lui servons pas la soupe. `

Il me vient aussi une analogie que je vous livre : au cours de la schizophrénie, il y a l’apparition, parfois, d’un délire, celui de la « machine à influencer ». C’est-à-dire la conviction délirante chez le patient que ce qui se passe dans son corps (sensations, éruptions, douleurs, érections…) est « fabriqué » par une machine que manipulent des persécuteurs pour le faire souffrir. L’émergence de ce type de délire s’est souvent enrichi des découvertes technologiques, et leur sont parfois contemporaines. Dans ce cas-là, va-t-on accuser la machine ou la maladie mentale ?

L’idéologie est bien souvent une « machinerie » qui permet à beaucoup de monde de « fonctionner », et de combler le vide de l’existence. Il ne suffit pas de supprimer les « machines » pour faire disparaître l’usage que nous en faisons. Mais il y a des machines plus dangereuses que d’autres, c’est celles dont nous devons nous préoccuper en priorité pour savoir quels besoins les ont fait naître, et pourquoi c’est aujourd’hui qu’elles trouvent un « personnel » pour les faire tourner.

Alors que faire ?

Traiter politiquement le problème, et pas en réagissant immédiatement à l’émotion. En allant dans la direction de l’émotion, de la vox populi, Hollande signe la démission du politique, et ça, c’est très grave. La politique, ce n’est pas suivre les vagues de l’opinion publique terrorisée, mais les éclairer, les aider à penser ces tragédies.

Pour cela, il faut laisser le temps de l’enquête et essayer de comprendre ce qui nous arrive. Même si Daesh revendique les attentats – à Nice ou encore en Bavière, avec ce garçon de 17 ans qui a agressé des gens dans un train avec une hache –, rien n’exclut que cela ne soit pas une revendication opportuniste. Daesh a tout intérêt à « ramasser » tous les crimes où peuvent exister, même a minima, des tensions intercommunautaires puisque cette lutte djihadiste d’un genre nouveau fait l’éloge d’une espèce de guerre civile à l’intérieur de l’Occident, et en particulier en Europe. C’est son fonds de commerce.

Daesh utilise les armes de l’adversaire : les médias, les vidéos, les sites des jeunes… C’est sa force, mais aussi sa faiblesse, puisque cela va conduire les terroristes à revendiquer des actes venant de personnalités peu « orthodoxes » et qui vont donc agir en contradiction avec les valeurs portées.

L’archipel « terroriste » tire sa force de son éparpillement, de sa mobilité, de son caractère protéiforme et opportuniste, mais dans le temps cela peut devenir sa faiblesse_. Comme tout archipel, il risque la dispersion, la fragmentation, l’érosion. Allez expliquer aux populations martyrisées par Daesh – et parfois administrées avec rigueur et habileté, toujours avec opportunisme affairiste et cruauté extrême – qu’à Mossoul on passe les homosexuels par les balcons, et qu’à Nice on les transforme en « _soldat » du « califat » ! Qu’écouter de la musique, c’est sacrilège à Raqqa et nécessaire aux « soldats » pour préparer la propagande d’embrigadement des jeunes !

Toutes les idéologies finissent par se discréditer du fait que leurs plus chauds responsables n’agissent pas comme ils disent, et ne disent pas comme ils agissent. Inutile d’en appeler à la raison pour « dé-radicaliser » (j’ai horreur de ce mot, faux-ami s’il en est !) … Il faut montrer, et montrer encore les contradictions. Et ne pas oublier, comme disait Marx, qu’« être radical c’est prendre les choses à la racine ». Alors, soyons radicaux !!

© Politis

Vous avez parlé de « théofascisme » pour désigner Daesh, que voulez-vous dire par là ?

C’est la thèse que je défends avec force : je crois que les théofascismes sont les monstres que nous avons fabriqués. Notre modèle de civilisation est aujourd’hui en panne. La bonne nouvelle, c’est que la vision néolibérale de l’humain est agonisante, moralement ruinée, qu’elle n’est plus crédible. La mauvaise nouvelle, c’est que son agonie dure. C’est la définition que Gramsci donnait de la « crise » : « c’est quand le vieux monde est en train de mourir, et que le nouveau monde tarde à naitre. Dans ce clair-obscur, naissent les monstres ». Nous y sommes.

L’idéologie néolibérale d’un homme « entrepreneurial » universel, guidé par sa raison technique et son intérêt économique, régulé par le marché et le droit occidental mondialisé, ne fait plus recette auprès des masses. Ce vieux monde les a appauvries et les fait souffrir tous les jours davantage. Ce néolibéralisme ne se maintient que par les structures institutionnelles de pouvoir, que par les affaires interconnectées de manière systémique, par les politiques des gouvernements acquis à cette cause. Mais les peuples n’en veulent plus.

Comme à la fin du XIXe siècle, comme dans l’entre-deux-guerres, aujourd’hui renaissent des « mouvements » de masse, nationalistes, populistes, racistes… qui cherchent désespérément une alternative au monde « libéral-universel des droits de l’homme-du progrès-de la raison » de cette « religion du marché » aux rites de laquelle on soumet les citoyens et les peuples. Mais ils n’en veulent plus.

Nous sommes gouvernés aujourd’hui, comme le disait Camus, par des machines et des fantômes. Dans ce clair-obscur, surgissent toutes les angoisses. Angoisses du chaos, de l’anéantissement réciproque, des incendies universels. Surgissent toutes les misères aussi, économiques, symboliques, du déclassement, de l’invisibilité. Enfin, toutes les passions enfantées par la haine et la peur. Là où Hollande a raison, c’est qu’il y a un risque de dislocation. Pas seulement de la société française, mais de plusieurs régions du monde, et en particulier de l’Europe. C’est de ces failles, sismiques, qu’émergent Daesh, les populismes, les racismes, le FN et consorts…

Vous les mettez tous sur le même plan ?

On voit émerger des mouvements violents, habillés de religion ou de marqueurs communautaires ou ethniques, qui captent la colère et le désespoir des masses face à cette crise de gestion néolibérale du monde. C’est, à la fois, une crise des pratiques néolibérales qui vivent sur une économie subprime, et des valeurs désormais en chute libre d’un capitalisme heureux. Les gens ne sont plus « croyants » de cette « religion de marché », et on leur demande de demeurer « pratiquants », et d’accepter de souffrir l’austérité pour mériter le paradis promis par la technocratie. Résultat : vous avez le Brexit, dont ceux-là mêmes qui l’ont promu, ne savent plus quoi faire !

J’ai souvent dit que cette émergence des théofascismes pouvait ressembler à ce qui avait pu se passer à la fin du XIXe siècle et au milieu des années 1920-1930, avec l’émergence des fascismes, du nazisme, des totalitarismes, lorsque, face à la crise des valeurs et des pratiques libérales, les masses se sont trouvées confrontées à une situation politique sans solution politique possible.

À ce moment-là aussi, face aux masses désœuvrées et esseulées, des mouvements de masse ont émergé, portés par des minorités audacieuses, violentes, organisées, capables, au nom du nationalisme, du racisme, des valeurs populistes les plus débridées, de contrôler et d’encadrer des individus déboussolés, des individus de masse. Dans ce qu’Hannah Arendt nomme le « désert », tout ce qui pouvait relier les humains entre eux - la religion, la politique, la culture, l’amitié -, se voyait menacé par les crises, économiques et symboliques.

Dans ce vide, différent et relatif selon les époques, bien sûr, l’angoisse de l’avenir et du devenir conduisait à chercher des repères et des identifications fusionnelles aux camarades des partis que les appareils organisaient de manière habile et drastique. Ces révolutions conservatrices sont nées des contradictions entre les belles idées libérales issues des Lumières (croyance dans la raison critique et le progrès, émancipation par le commerce, réduction de la misère par la technique et l’industrie…) et les pratiques des gouvernements « libéraux » bourgeois (les inégalités sociales, l’inféodation au commerce, le chômage de masse, la désaffiliation des individus de leurs liens familiaux…).

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On l’a vu de manière éclatante avec l’ère Sarkozy !

La logique sécuritaire néolibérale portée notamment par Nicolas Sarkozy – qui a beau jeu désormais de trouver à redire sur la politique de sécurité actuelle ! – a elle-même cassé les effectifs de sécurité (gendarmerie, armée, police). Voilà des larmes de crocodile de nos conservateurs qui ont exigé la casse des services publics qui assuraient, en réalité, la sécurité autrement que de manière sécuritaire.

En maintenant et en fabriquant le lien social, ce lien qui produit un sentiment de sécurité très important – on voit bien comment en jouant sur les émotions, la peur, on risque de faire basculer la démocratie vers n’importe quel ordre autoritaire et totalitaire – on produit une sécurité réelle. À partir du moment où les gens sont ensemble, sont bien soignés, sont éduqués, sont accueillis, bref où on les aide à vivre ensemble par les services publics, il y a un terreau de la sécurité que le paradigme de la logique d’austérité et du modèle de l’homme économique ont détruit toutes ces dernières années.

Il faudra aussi faire ce bilan, et savoir combien de vies gâchées a pu produire cette austérité dont les Européens ne veulent plus. À s’obstiner dans cette technocratie qui place les citoyens et les peuples sous curatelle technico-financière, les politiques jouent la politique du pire, celle de Daesh, comme celle des extrêmes droites, et finiront par être eux-mêmes emportés par les monstres qu’ils ont créés.

Une piste de résolution serait donc de changer le système économico-politique ?

Oui, sauf qu’il n’y a pas de résolution immédiate. On n’a pas de kit pour changer de civilisation. Là encore, nous cherchons toujours trop vite des solutions face à des problèmes multidimensionnels qui ont une temporalité complexe. Il faut envisager des mesures avec des temporalités différenciées : peut-être que les mesures sécuritaires sont nécessaires, je ne sais pas, je ne prendrai jamais le risque de les dire inutiles simplement par choix idéologique.

La situation est grave, beaucoup plus qu’on ne le dit. Mais je suis sûr d’une chose, c’est que ces mesures de surveillance sont insuffisantes. Cela ne suffira pas, si ces mesures ne sont pas accompagnées d’autre chose, de mesures authentiquement politiques, sociales et culturelles_._ À demeurer au seul niveau de la veille et de la protection sécuritaires, nous finirions par tomber dans le piège de notre ennemi en changeant insidieusement de civilisation et de manières de vivre.

Et puis il ne faut pas que Daesh nous cache les autres périls : la montée du FN, la tentation des extrêmes, le repli frileux sur nous-même. Et que le problème Daesh nous empêche de voir que la question majeure, c’est que nous n’arrivons pas à trouver d’alternative politique qui nous permette de transformer les frustrations et les colères des citoyens en force politique.

La gauche en est-elle aujourd’hui capable ?

Pour l’instant non. Elle n’est pas capable d’offrir un projet politique crédible à des masses en colère et désespérées. A nouveau, nous nous trouvons devant une crise politique que paradoxalement nos institutions et nos politiques se refusent à traiter par des mesures politiques, qu’elles abordent comme des problèmes techniques sans changer de logiciel. Résultat des courses : en empêchant le traitement politique d’une crise politique, on précipite le peuple dans les bras de tous ceux qui ressemblent à du politique parce qu’ils sont anti-système !

Comparaison n’est pas raison, mais cette situation ressemble à s’y méprendre à ce que Simone Weil décrivait de la situation en Allemagne en 1932-33. Les masses vont chercher ailleurs que dans les partis traditionnels des démocraties libérales des points d’appui pour s’extraire de leur désespoir. Que ce soit dans la notion de communauté religieuse ou ethnique ou autre, la renaissance politique de ces notions s’explique par les failles du système qui conduiront, à terme, à sa dislocation.

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La question du politique nous revient donc paradoxalement par le religieux…

Oui, alors même qu’à certaines périodes de notre histoire, il en était le repoussoir. C’est sur les ruines des nationalismes du monde arabo-musulman que renaissent les islamismes politiques et terroristes qu’il ne faut surtout pas confondre et amalgamer. Il y a tout un travail généalogique et archéologique à faire de ce côté-là, dont je précise, une fois encore, qu’il ne saurait épuiser les racines des terrorismes actuels.

Mais, ce qui me paraît intéressant, c’est de remarquer que, faute d’idéologies politiques identifiables_, le motif religieux fait l’affaire pour nombre de propagandes « _par l’acte », comme on le disait naguère des anarchistes. Les idéologies avaient eu tendance à remplacer les religions, aujourd’hui les motifs religieux tendent à recouvrir des idéologies. Mais les pratiques tendent à se maintenir, c’est toujours violence contre conscience, humanisme contre barbarie, Lumières contre ténèbres… mais, le clair-obscur brouille les pistes. On cherche désespérément le soleil !

Notre travail consiste donc à démasquer la question politique qui se cache derrière le religieux, le communautaire. Et ensuite, s’en saisir à bras-le-corps. Ce qui veut dire qu’il faut signer l’acte de décès du néolibéralisme, en urgence, en état d’urgence. Qu’il faut absolument, par exemple, reconsidérer la fonction sociale de l’art comme du soin ou de l’éducation ou de la justice, et la fonction politique de la culture et de l’information. Il y a eu le « pacte de stabilité », puis « l_e pacte de sécurité_ », il faut aujourd’hui « le pacte d’humanité », et à la manière de Zweig approcher la liberté moins comme une habitude que comme « un bien sacré ».

Concrètement, cela implique, par exemple, de favoriser la « fraternité européenne » en cassant la technocratie de Bruxelles et ses traités qui mettent les peuples en concurrence et en servitude. Il faut une « désintoxication morale de l’Europe » disait Zweig. Au risque de désespérer les peuples qui la composent. Si nos gouvernements ne sont pas capables de mettre un terme à cette technocratie, on verra monter l’extrême droite en Europe, et les théocraties ailleurs dans le monde.

Comment cela se fait-il que les politiques soient si inopérants ?

Aujourd’hui, le politique a déserté la spécificité de son champ. Hier, il l’a fait au profit de la religion du marché. Aujourd’hui, il le fait au profit d’une société du spectacle. Les hommes politiques essaient de vendre dans leurs discours des produits qui leur permettent d’acquérir un maximum de parts de marché de l’opinion publique. Faisant cela, ils aggravent la crise. Ils ne sont pas crédibles. Ils « gèrent » les opinions et maintiennent, sans les contrebalancer, les pouvoirs des oligarques de l’économie.

Après l’émotion terrible de cette semaine, comment voulez-vous que nous puissions croire autant le gouvernement que son opposition ? Il nous manque une parole politique, authentique, qui puisse faire un projet alternatif à la myriade de mouvements autoritaires, extrémistes, terroristes. Bref, il manque une parole politique consistante qui puisse contrer la propagande des monstres nés de la crise. Il nous faut un discours vrai, le feu sacré du politique, qui enthousiasme et donne envie de se battre autant que de rêver, de s’aimer autant que de s’opposer sans se détruire.

Et sinon ?

La suite a déjà eu lieu : on a déjà vu dans l’histoire, à la fin du XIXe siècle, entre 1885 et 1914, l’émergence de mouvements nationalistes, populistes, antisémites en France et en Europe. Ils poussaient sur le reflux des valeurs des Lumières, du progrès, du rationalisme. Le déclin de ces valeurs du libéralisme philosophique favorise l’émergence de monstres politiques, comme le fascisme et le nazisme.

La philosophe Simone Weil explique qu’en 1932-33, l’Allemagne s’est trouvée face à une crise politique terrible, et qu’on a interdit aux gens de résoudre cette crise. Aujourd’hui, c’est moins l’interdiction que l’empêchement. La censure est indirecte, insidieuse, mais elle existe : nos logiciels inhibent la capacité politique d’inventer des alternatives. Dans les années 1930, l’alternative monstrueuse politique a été Hitler et les fascismes… Aujourd’hui, on a quelque chose d’analogue avec Daesh : une propagande incohérente, un « attrape-tout » idéologique, des sentiments confus, une rhapsodie qui joue sur toutes les partitions de frustration et de mécontentement.

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Peut-on vraiment faire l’analogie entre Hitler et Daesh ?

Ce qu’a fait Hitler, en encadrant les masses, en leur donnant des boucs émissaires face à leurs sentiments de colère et d’humiliation, c’est de leur donner des raisons fallacieuses de vivre et de mourir pour des illusions de pacotille. Il n’empêche que des forces, même minoritaires, surgies des ténèbres, peuvent apporter la violence et l’anéantissement. Aucune, ou presque, des mesures sociales promises par les nazis, n’ont été tenues, le régime de propriété et les oligarchies industrielles et financières se sont maintenues et accrues. Les classes sociales qui avaient cru éviter le déclin, ont été cocufiées. Il y a eu des millions de morts, une nouvelle industrie de la terreur qui a rendu plus que jamais l’humain superflu et obsolescent, matière première des techniques de production. Après la guerre, un vent humaniste a soufflé. Il est retombé. Aujourd’hui, de nouveau on entend la colère et le désespoir des opprimés. On finira par éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne nous versent pas de dividendes, aimait à rappeler mon ami Bernard Maris, en citant John Keynes. Jusqu’à quand laisserons-nous faire ?

Sur quoi peut-on se fonder pour envisager une autre politique ?

Cela ne peut se fonder que sur la réinvention de l’humanisme. Une posture éthico-politique, qui vise à faire « l’ontologie du présent », comme le dit Michel Foucault, pour essayer de voir ce qui, dans ce présent, brille comme un danger que l’histoire peut éclairer. C’est ce défi de la modernité que nous avons à relever : replacer l’humain au centre, de manière concrète, particulière, pas de manière universelle, réduit à la monotonie, pas de manière homogénéisée.

Il faut relire aujourd’hui Stefan Zweig, notamment son livre sur Le Brésil, terre d’avenir, où il explique comment la création d’une culture peut naître de la créolisation de l’ensemble des particularités culturelles qui la composent. C’est l’hétérogène qui rend fort. La création d’une véritable identité culturelle passe par le creuset d’une culture qui fait fondre ensemble - par des alliages subtils -, bien des composants humains.

Le politique, c’est à cette pluralité qu’il a à se confronter, pas parce qu’il en a besoin comme « forces de travail » à exploiter, mais parce que c’est ainsi que se crée un peuple_,_ sa force et son histoire. Il faut faire passer le message de la désintoxication morale de l’Europe, qui doit passer par la République des Lettres, par la fraternité des cultures, des échanges, des expériences sensibles.

Zweig dit qu’on devrait enseigner à chaque nation son histoire, moins celle de ses conflits avec les autres nations, mais bien plutôt ce que chacune d’entre elles doit aux autres pour être aujourd’hui ce qu’elle est. Il s’agirait moins d’enseigner nos victoires et nos défaites, que nos dettes aux autres cultures. C’est en nous appropriant à notre manière singulière ce que les autres nous ont apporté que nous nous sommes créés, que nous avons, comme l’écrivait Camus, « donné une forme à notre destin ».

 (8 mars 2008)

Le numéro 47 (Mars 2008) de La Décroissance contient un article édifiant (De l’importance des vers de terre, p10-11) sur les conséquences désastreuses des méthodes de production intensives de l’agriculture "moderne" sur les sols qui y sont soumis. Voici quelques extraits de ce qu’on y apprends de la bouche de Claude et Lydia Bourguignon, agronomes et micro-biologistes :

...Il y a des sols très bons pour les pommes ou pour les légumes sur lesquels on cultive du maïs, alors que c’est une absurdité. Mais entendre cela pour un agriculteur est souvent un choc psychologique, car le choix des cultures ne se fait plus aujourd’hui en fonction de la terre ou du climat mais en fonction de ce qui est le plus subventionné. C’est le sol qui peut dire de quoi il a besoin comme adjuvants et ce qu’il peut produire, ce n’est pas Bruxelles, l’agriculteur ni la mode.

Les paysans ne savent donc plus comment leurs sols se portent ?
Ah non. Déjà, ils ne le connaissent pas. Il existe une infinité de sols différents, selon le climat, selon la nature géologique, selon les plantes qui y poussent. Mais le plus souvent, leur sol est complètement mort.

Qu’est-ce qu’un sol « mort » ?
C’est une terre où il n’y a plus rien : plus de vers de terre, plus d’insectes, plus de faune. Alors qu’un sol vivant peut comporter jusqu’à 4 tonnes de vers de terre à l’hectare, il nous arrive de ne pas trouver un seul ver de terre dans certains sols. Tout est mort...

Qu’est-ce qui tue un sol ?
Les pesticides tuent les petites bêtes qui aèrent la terre. Or, ces bêtes permettent à la terre de capter l’oxygène dont a besoin la plante. Sans ces animaux, le sol se referme, l’air n’entre plus et la racine pourrit à l’intérieur. Du coup, on met des engrais en surface, et la plante ne se nourrit plus en profondeur...

Votre travail permet donc de se passer d’intrants chimiques...
Il faut bien comprendre que si l’on a séparé au début du xxe siècle les fonctions de docteur et celles de pharmacien, on n’a pas encore séparé les entreprises de conseil en agriculture et les fabricants d’engrais. L’agriculture conventionnelle pousse à mettre de l’engrais tout le temps. Mais que voulez-vous ? Le lobby phytosanitaire est un des plus grands lobbys du monde...

Quels sont les effets de cette chimie ?
Claude : Par exemple, dans les années 1950, les sols comportaient 2 tonnes de vers de terre par hectare dans les champs. Aujourd’hui, on en est à moins de 100 kilos par champ cultivé. Au total, tout confondu, 90 % de la faune des sols a disparu. Et cette dégradation est mondiale. L’herbicide le plus répandu est le Round-up, Monsanto en vend 6 milliards de litres par an. je ne sais pas si vous vous rendez compte de l’empoisonnement de la planète que cela représente !

Quelles sont les conséquences de la mort des sols ?
La première conséquence est l’érosion. Aujourd’hui, le sol fout le camp. Au moindre orage, les rivières sont chargées de terre, ce qui n’est pas normal du tout. Avant, les rivières n’étaient jamais boueuses comme cela. Les plantes et les arbres retenaient la terre en bordure des rivières, et les sols captaient l’eau sans en être endommagés.

...Lydia : Si vous polluez l’air ou l’eau, vous y ajoutez quelque chose. Si vous arrêtez de polluer l’air et l’eau, l’atmosphère redevient respirable et les rivières propres. Pour le sol, ce n’est pas pareil. Si vous arrêtez de le polluer, il reste mort. Polluez le sol, et c’est un monde vivant que vous tuez, vous y enlevez la vie. Vous perturbez sa structure intime. C’est extrêmement long de revenir au point de départ. C’est très grave.

Il faut des mesures politiques ?
Ah oui, l’agriculteur dans son coin, il ne peut pas faire grand-chose. Mais il n’y a aucune volonté politique. Tous les vingt ans l’intensité de l’érosion double, et nous en sommes à peine à créer des « observatoires » de l’érosion. On fait culpabiliser le consommateur quand il prend un bain plutôt qu’une douche, alors que l’on ne s’attaque pas au pouvoir politique qui décide de faire du maïs dans les terres du Sud-Ouest. Pourtant 70 % de l’eau consommée en France est utilisée pour l’irrigation.

Une note optimiste pour finir ?
Lydia : Ah ! Les gens nous demandent toujours d’être optimistes, mais ce n’est plus possible. Quand on a commencé, on était optimistes, mais aujourd’hui, ce n’est plus possible. Il faut être adultes et lucides.
Claude : Tous les voyants sont au rouge, et pendant ce temps, on discute du sexe des anges ou du pouvoir d’achat... Croire que par un miracle technologique nous allons sauver cette civilisation, c’est faux.

 (29 octobre 2008)

Chacun connaît aujourd’hui les fascinantes images du cerveau « en
action » dont nous sommes redevables, depuis le milieu des années 1990, aux
techniques de l’imagerie par résonance magnétique. Ces technologies ont suscité
une nouvelle approche des fonctions cognitives spécifiques à l’homme. Parmi les
recherches figurent celles qui concernent une hypothétique « science du
mensonge ». Elles ont fait apparaître une activation sensiblement augmentée de
certaines aires cérébrales affectant le cerveau d’une personne en train de mentir.

L’afflux de sang oxygéné est alors nettement observable.
Les meilleurs spécialistes aux Etats-Unis
reconnaissent cependant que les méthodes
mises en oeuvre donnent des résultats encore
très incertains malgré les sommes
considérables investies dans le cadre de la
lutte contre le terrorisme — avec l’espoir de
pouvoir se passer des méthodes actuelles
d’interrogatoire. Voilà cependant qu’en
Inde, au mois de juin, dans l’État du
Maharashtra, une jeune femme vient d’être
condamnée à perpétuité pour le meute de
son ex-fiancé sur la base d’une méthode de
détection par imagerie cérébrale !

Machine à vérité

Le test a été développé par un neuro-physiologiste indien à partir de travaux
réalisés dans plusieurs universités américaines. La procédure est simple : on lit
à la personne à voix haute le récit détaillé du crime commis dans la version donnée par l’accusation mais à la première personne du singulier, comme si c’était elle-même qui parlait.
On visualise son activité cérébrale durant cette lecture, On voit alors les « replis » de son cerveau où sont supposés stockés les souvenirs activés par ce récit. Les experts y voient la preuve qu’ « il s’agit du souvenir d’une expérience personnelle ». Et le juge en conclut que, malgré ses dénégations, l’accusée est coupable !

De celui, accusé ou témoin, qui jure de dire
la vérité, « toute la vérité, rien que la vérité »,
la parole se trouverait disqualifiée par la
trace dans le cerveau de l’événement lui-
même convenablement remémoré. Ce n’est
plus un détecteur de mensonge ; cela voudrait
être une machine à révéler la vérité. Quand
on sait que bien d’autres pouvoirs que le
judiciaire se déclarent déjà intéressés par une
telle machine, avant même que les
connaissances sur lesquelles elle prétend
s’appuyer aient été soumises aux procédures
de validation en usage dans la communauté
scientifique, comment ne pas s’inquiéter ?
N’est-ce pas une société « orwellienne » qui
s’annonce ?

Dominique Lecourt, La Recherche N° 424 novembre 2008

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