La dernière "Lettre d'ATTAC 78N"
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 (15 octobre 2017)
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Les anciennes "Lettre d'ATTAC 78N"
par Pierre Mellet
 (15 janvier 2008)

Si le téléspectateur est de plus en plus attentif au traitement d’informations particulières par les journaux télévisés, il s’interroge rarement sur la structure même de cette émission. Or, pour Pierre Mellet, la forme est ici le fond : conçu comme un rite, le déroulement du journal télévisé est une pédagogie en soi, une propagande à part entière qui nous enseigne la soumission au monde que l’on nous montre et que l’on nous apprend, mais que l’on souhaite nous empêcher de comprendre et de penser.

Le journal télévisé est le cœur de l’information contemporaine. Principale source d’information d’une grande partie des Français, il n’était pourtant, à ses débuts, en 1949 en France, que le sous-produit de ce que n’avaient pas voulu diffuser au cinéma la Gaumont et les Actualités Françaises. Défilé d’images sur lesquels était posé un commentaire, le « présentateur » ne s’est installé dans son fauteuil qu’en 1954, quand le journal a été fixé à 20h. Depuis lors, la mise en scène n’a fait qu’aller en s’accroissant, et l’information en a été écartée —si jamais elle était présente au départ— pour faire de ce théâtre non plus un journal, mais un spectacle ritualisé, une cérémonie liturgique. Le « 20h » n’a pas pour fonction d’informer, au sens de dégager une tentative de compréhension du monde, mais bien de divertir les téléspectateurs, tout en leur rappelant toujours ce qu’ils doivent savoir.

L’analyse qui suit se base sur les deux principaux journaux télévisés de 20h français, celui de TF1 et celui de France 2, mais peut, à bien des égards, trouver des correspondances avec les journaux télévisés d’autres pays, principalement en « Occident ».

Le contexte

Fixé à 20h, le journal télévisé est devenu, comme la messe à son époque, le rendez-vous où se retrouve (chacun chez soi) toute la société. C’est un lieu de socialisation essentiel, paradoxalement. Chacun découvre chaque soir le monde dans lequel il vit, et peut dès lors en faire le récit autour de lui, en discuter les thèmes du moment avec l’assurance de leur importance, puisqu’ils ont été montré au « jt ». Tout est mis en place comme dans un rituel religieux : l’horaire fixe, la durée (une quarantaine de minutes), le présentateur-prêtre inamovible, ou presque, qui entre ainsi d’autant mieux dans le quotidien de chacun, le ton emprunté, sérieux, distant, presque objectif, mais jamais véritablement neutre, les images choisies, la hiérarchie de l’information. Comme dans tout rituel, le même revient en permanence, et s’agrège autour d’un semblant d’évolution quotidienne. Les mêmes heures annoncent les mêmes histoires, racontées par les mêmes reportages, lancées et commentées par les mêmes mots, mettant en scène les mêmes personnages, illustrées par les mêmes images. C’est une boucle sans fin et sans fond.

En ouverture, le générique lance une musique abstraite où s’entend le mélange du temps qui passe, la précipitation des événements, et une façon d’intemporel nécessaire à toute cérémonie mystique. Sur la musique, un globe précède l’apparition du présentateur, ou un travelling vers ce dernier le fait passer de l’ombre à la lumière. Tout se passe comme si le monde allait nous être révélé.

Le présentateur y tient rôle de passeur et d’authentifiant. Personnage principale et transcendantal, il se trouve au cœur du dispositif de crédibilité du 20h. C’est par lui que l’information arrive, par lui qu’elle est légitimée, rendue importante et donnée comme « vraie ». Par lui également que le téléspectateur peut être rassuré : si le monde va mal et semble totalement inintelligible, il y a encore quelqu’un qui « sait » et qui peut nous l’expliquer.

(Dans d’autre cas, c’est un duo qui présente le journal télévisé. La relation avec le téléspectateur est du coup beaucoup moins professorale et paternaliste, mais plus de l’ordre de la conversation, et peut sembler plus frivole. Bien évidemment, on ne trouvera jamais deux présentateur, ou deux présentatrices, mais toujours un duo hétérosexuel. C’est qu’il s’agit de ne pas choquer la représentation de la famille bourgeoise chrétienne. Ce type de mise en scène étant rare en France, nous ne développerons pas ce point plus avant).

Crédibilité et information

« Madame, Monsieur, bonsoir, voici les titres de l’actualité de ce lundi 6 août », nous dit le présentateur au début de chaque journal. Il ne s’agit donc pas d’un sommaire, d’un tri de la rédaction dans l’information du jour, mais bien des « titres de l’actualité », c’est-à-dire précisément de ce qu’il faut savoir du monde du jour. Il n’y a rien à comprendre, le « journalisme » ne s’applique désormais plus qu’a nous apprendre le monde. Le présentateur ne donne pas de clé, il ne déchiffre rien, il dit ce qui est. Ce n’est pas une « vision » de l’actualité qui nous est présentée, mais bien l’Actualité.

Ce qui importe, dès lors, pour lui, c’est « d’avoir l’air ». Sa crédibilité n’est pas basé sur sa qualité de journaliste, mais sur son charisme, sur l’empathie qu’il sait créer, sa manière d’être rassurant, et sur son apparence d’homme honnête et intelligent. David Pujadas peut bien annoncer le retrait d’Alain Juppé de la vie politique, et Patrick Poivre d’Arvor montrer une fausse interview de Fidel Castro, ils sont tout de même maintenus à leur poste avec l’appui de leur direction, et n’en perdent pas pour autant leur statut de « journaliste » [1] et leur crédibilité auprès du public. Tout se passe comme si l’information délivrée n’avait finalement pas d’importance. Elle n’est là que pour justifier le rituel, comme la lecture des Évangiles à la messe, mais elle n’en est en aucun cas la raison centrale, le cœur, qui se trouve toujours ailleurs, dans le rappel constant des mots d’ordres moraux, politiques et économiques de l’époque. « Voici le Bien, voici le Mal », nous dit le présentateur.

La hiérarchie de l’information est donc inexistante. Alors que l’un des premiers travail effectués dans tout « journal » est de dégager les sujets qui semblent les plus essentiels pour tenter d’en ressortir un déroulé (propre à chaque rédaction) de l’information en ordre décroissant, de l’important vers l’insignifiant, ici, point. On passe de la dépouille du cardinal Lustiger à l’accident de la Fête des Loges, puis vient le dénouement dans l’affaire de l’enlèvement du petit Alexandre à la Réunion, suivit du suicide d’un agriculteur face aux menées des anti-OGM, à quoi font suite l’allocation de rentrée scolaire, les enfants qui ne partent pas en vacances, la hausse du prix de l’électricité, la spéléologue belge coincée dans une grotte, la campagne électorale états-unienne chez les démocrates, l’intervention de Reporters sans frontière pour dénoncer l’absence de liberté d’expression en Chine, la Chine comme destination touristique, le licenciement de Laure Manaudou, un accident lors d’une course aux États-Unis, le festival Fiesta de Sète, le décès du journaliste Henri Amouroux et enfin celui du baron Elie de Rothschild [2]. Il n’y a aucune cohérence, à aucun moment. Les sujets ne semblent choisis que pour leur insignifiance quasi-générale, ou leur semblant d’insignifiance. Tout y est mélangé, l’amour et la haine, les rires et les pleurs, l’empathie se mêle au pathos, les images spectaculaires ou risibles aux drames pathétiques, et l’omniprésence de la fatalité nous rappelle toujours la prédominance de la mort sur la vie.

Le reportage

Une fois les « titres » annoncés, le présentateur en vient au lancement du reportage. Le reportage est la démonstration par l’exemple de ce que nous dit le présentateur. En effet, tout ce qui va être dit et montré dans le reportage se trouve déjà dans son lancement. Le présentateur résume toujours au lieu précisément de présenter. Cela crée de la redondance. Ce qui est dit une fois en guise d’introduction est systématiquement répété ensuite dans le reportage. Ce sont les mêmes informations qui sont énoncées, la première fois résumées, et la seconde fois étendues pour l’élaboration de l’histoire contée. Le reportage ajoute très peu de chose à ce qu’à déjà dit le présentateur, tout juste développe-t-il les détails anodins qui contrebalancent « l’objectivité » du présentateur en créant de la « proximité ». Aux éléments de départ, trouvé dans le lancement, s’ajoute ensuite à l’histoire les petits détails romanesques nécessaire à son instruction ludique.

Le reportage est constitué de deux choses : l’image et son commentaire. Or, si l’on coupe le son, l’image ne signifie plus rien. Alors même que tout devrait reposer sur elle, c’est l’inverse précisément qui se produit à la télévision : le commentaire raconte ce que l’image ne fait qu’illustrer. Cette dernière n’est là que comme faire-valoir. C’est une succession de paysages semblables, de visages et de gestes interchangeables, collés les uns à côté des autres, et sans lien entre eux. À la télévision, l’image ne sert qu’à justifier le commentaire, à l’authentifier. Elle lui permet d’apparaître comme « vrai ». Et elle le lui permet précisément parce que ne disant rien par elle-même, le commentaire peut alors la transformer en ce qu’il veut, et c’est là le principal danger de ce media. L’image possédant une force de conviction très importante, le consentement est d’autant plus simple à obtenir une fois que vous avez dépouillée l’image de tout son sens et l’avez transformée en preuve authentifiant votre discours. Tout repose donc désormais sur le commentaire, et sur la vraisemblance de l’histoire qui va nous être racontée.

« Dans le reportage, note l’anthropologue Stéphane Breton, le commentaire est soufflé depuis les coulisses, cet arrière-monde interdit au téléspectateur (…) et d’où jaillit, dans le mouvement d’une révélation, un sens imposé à l’image. La signification n’est pas à trouver dans la scène mais hors d’elle, prononcée par quelqu’un qui sait » [3]. Le journaliste n’apparaît que très rarement à la fin de son reportage. Nous entendons donc une voix sans énonciateur. C’est une parole divine qui s’impose à nous pour nous expliquer ce que nous ne pourrions comprendre en ne regardant que les images. Il n’y a pas d’interlocuteur, donc pas de contradiction. Le reportage est un fil qui se déroule suivant une logique propre, celle que le journaliste veut nous donner à apprendre, où les « témoins » ne se succèdent que pour accréditer la parole qui a de toute manière déjà dit ce qu’ils vont nous expliquer. Comme avec le lancement, la redondance est omniprésente dans le reportage. Tout « témoin » est présenté non pas selon sa fonction, ni dans le but de justifier sa place dans ce reportage à ce moment là, mais suivant ce qu’il va nous dire. Et la parole du « témoin » accrédite le commentaire en donnant un point de vue nécessairement « vrai ». « Puisqu’il le dit, c’est que c’est comme ça ». Et bien souvent, le « témoin » n’a strictement rien à dire, mais va le dire tout de même, le journaliste devant faire la preuve de son objectivité et de l’authenticité de son reportage, de son enquête, en démontrant qu’il s’est bien rendu sur place et qu’il peut donc nous donner à voir ce qui est.

Le reportage, au journal télévisé, n’est pas la réalisation d’une enquête qui explore différentes pistes, mais le récit d’un fait quelconque montré comme fondamental. C’est une vision du monde sans alternative, qui tente d’apparaître comme purement objective. Si le présentateur dit ce qui est, le reportage, lui, le montre. Et c’est précisément là que l’image pêche par son non-sens, et que le commentaire semble devenir parole divine. « Voici le monde », nous dit l’un, « et voilà la preuve », poursuit le reportage. Et comment contester la preuve alors qu’elle nous est présentée, là, sous nos yeux ébahis ? La réalité se construit sur l’anecdote, et non plus sur un ensemble de faits plus ou moins contradictoires qui permettent de regarder une situation dans une tentative de vision globale pour pouvoir ensuite en donner une analyse.

Les mots d’ordre

Tout cela se rapporte à la logique de diffusion de la morale. Le journal télévisé, comme la quasi-totalité des médias, est un organe de diffusion des mots d’ordre de l’époque. Il ne discute jamais le système, il ne semble d’ailleurs même pas connaître son existence, mais diffuse à flux tendus les ordres que la classe dominante édicte. Le journal télévisé fait partie de ce « service public », dont parle Guy Debord dans les Commentaires sur la société du spectacle, « qui [gère] avec un impartial "professionnalisme" la nouvelle richesse de la communication de tous par mass media, communication enfin parvenue à la pureté unilatérale, où se fait paisiblement admirer la décision déjà prise. Ce qui est communiqué, ce sont des ordres ; et, fort harmonieusement, ceux qui les ont donnés sont également ceux qui diront ce qu’ils en pensent » [4] .

Le 20h, issu d’une société où la mémoire a été détruite, transmet les mots d’ordre, comme pour tout conditionnement, par la répétition permanente et quotidienne. Les histoires racontées semblent toutes différentes, quand bien même elles sont finalement toutes semblables. Tout y est répété, soir après soir, constamment, et à tous les niveaux. Seuls les noms et les visages changent, mais le film, lui, reste toujours identique. C’est un perpétuel présent qui est montré et qui permet d’occulter tous les mouvements du pouvoir. Les évolutions n’étant plus jamais mises en lumière, c’est bien qu’elles n’ont plus cours. Le journal télévisé diffuse donc la morale bourgeoise (chrétienne et capitaliste) en bloc compact. C’est un vomi long et lent qui s’écoule, dilué et disséminé tout au long du 20h. Ils connaissent plusieurs modes de diffusions :

L’accusation. Elle est constante, et généralement dite par les « témoins », ce qui permet de faire croire au journaliste qu’il a donné à voir un « avis », et qu’il a donc rendu un regard objectif de la situation. Un incendie ravage une maison, et ce sont les pompiers qui auraient dû arriver plus tôt. Un violeur est sorti de prison parce qu’il avait droit à une remise de peine, et c’est la justice qui dysfonctionne. Un gouvernement refuse de se plier aux injonctions occidentales, et c’est une dictature, un pays sous-développé où la stupidité se mêle à la barbarie, et mieux encore, où la censure bâillonne tous les opposants, qui sont eux nécessairement d’accord avec le point de vue des occidentaux mais ne peuvent pas le dire. Il s’agit toujours de trouver quelqu’un à vouer aux gémonies pour rappeler ce qui est « bien » et ce qui est « mal », et où l’on retrouve toute la sémantique chrétienne du « pardon », de la « déchéance », etc.

L’évidence. Particulièrement utilisée pour régler sans discussions les questions économiques, elle consiste à diffuser les dogmes ou les décisions gouvernementales sans jamais les remettre en question. C’est par exemple le cas de la « croissance », qui est toujours la voie nécessaire à la survie jamais remise en cause et dont le présentateur nous annonce les chiffres avec un air catastrophé : « la croissance ne sera que de 1,2 % cette année selon les experts »...

L’hagiographie. Commme à la messe, le journal télévisé a ses saints à mettre en avant. C’est le portrait de quelqu’un qui a « réussi », soit qu’il vienne de mourir, soit qu’il ait « tout gagné », soit qu’il se soit « fait tout seul », etc. C’est le prisme de l’exception qui édicte le modèle à suivre en suscitant admiration et respect. « Voilà ce que vous n’êtes pas, que vous devriez être, mais ne pourrez jamais devenir, et que vous devez donc adorer », nous répète le journal télévisé en permanence.

Le voisinage. Particulièrement efficace, il s’agit de dire que « la France est le dernier pays en Europe à aborder cette question ». C’est le mécanisme qui régit la sociabilité de base, l’appartenance au groupe par l’imitation, par la reproduction de ce qu’il semble faire ou être. Le présentateur nous dit alors « eux font comme cela, pourquoi faisons nous autrement ? », présupposant que notre manière de faire est nécessairement moins bonne. « Travailler après 65 ans, aux États-Unis ça n’est pas un problème ». Aucune analyse n’est jamais donnée des points positifs et négatifs du système voisin, seulement un regard « objectif », qui dit : « voilà comment ça se passe là, et pourquoi c’est mieux que chez nous ».

Le folklore. Ici sont présentés, avec le sourire aux lèvres et l’indulgence pour l’artiste un peu fou mais qui ne fait finalement pas de mal, des gens qui vivent un peu autrement. C’est alors, et seulement dans ce genre de sujet, que le présentateur souligne le caractère « exceptionnel » des personnes qui vont nous être présentées, pour dissuader quiconque de suivre leur exemple.

Ce ne sont là que quelques exemples.

Anecdote et fatalité

Deux modes de représentation du monde bercent principalement le journal télévisé, et sont les deux principaux mouvements de diffusion des mots d’ordre : l’anecdote et la fatalité.

L’anecdote se trouve au début de chaque sujet. Tout part du fait particulier, du fait divers du jour, et s’étend vers le problème plus vaste qu’il semble contenir en lui-même, ou que les journalistes font mine de croire qu’il contient. C’est une rhétorique particulière qui se retrouve aujourd’hui à la base de tous les discours politiques ou journalistiques, un renversement de la logique, du déroulement effectif de la démonstration et de l’analyse du monde : c’est l’exception qui explique désormais la règle, qui la construit. Tout part du fait particulier pour se prolonger, comme si ce dernier détenait en lui toutes les causes et toutes les conséquences qui ont fondé la situation plus générale qu’il est censé démontrer. Le 20h ne se préoccupe jamais de décrire des phénomènes endémiques, ou les sort toujours de la chaîne d’événements qui les a amené à la situation présente. C’est une nécessité dialectique logique pour qui veut transmettre les consignes sans se mettre en devoir de les expliquer, sans quoi il se trouve obligé d’apporter de la complication à sa démonstration et se rend compte que les choses sont moins simples qu’il ne voulait les faire paraître. Pour que les mots d’ordre soient diffusés efficacement, il ne faut pas donner la possibilité d’être contredit, donc il vaut mieux ne rien expliquer. De toute manière, nous l’avons dit, il ne s’agit jamais de donner à comprendre, mais toujours à apprendre.

La fatalité, elle, berce l’ensemble du journal télévisé. Les événements arrivent par un malheurs contingent, un hasard distrait qui touche malencontreusement toujours les mêmes (personnes, pays…). C’est une lamentation constante : « si les pompiers étaient arrivés plus tôt », « si le violeurs n’était pas sorti de prison », « si l’Afrique n’était pas un continent pauvre et corrompu », etc. Elle est la base de toute religion puisqu’elle permet de ne rien avoir jamais à justifier, et rappel le devoir de soumission face à la transcendance, puisque nous sommes toujours « dépassés ». La fatalité revient sonner en permanence comme une condamnation, et ajoute avec dépit (mais pas toujours) : « c’est comme ça ». Le système se régule tout seul et est « le meilleur des systèmes possibles », l’homme est un être « mauvais » et passe son temps à « chuter » et à « rechuter » malgré toutes les tentatives de lui « pardonner », le pauvre est responsable de sa situation parce qu’il est trop fainéant pour chercher des solutions et les mettre en application alors même qu’on les lui donne, etc. C’est un soupir constant, un appel permanent à l’impuissance et à la soumission face à la souffrance. Le monde va et nous n’y pouvons rien…

Une fois les mots d’ordre transmis, le messager divin peut nous donner congé, concluant le sermon du jour en n’omettant jamais de nous donner rendez-vous le lendemain à la même heure, puis disparaît, rangeant les papiers qui font foi de son sérieux, la caméra s’éloignant, l’ombre grandissant, et se fondant progressivement dans cette sorte de musique qui ouvrait déjà la cérémonie.

Pierre Mellet

[1] Patrick Poivre d’Arvor, reconnu comme la star du journalisme français, n’a pas de carte de presse car ses revenus principaux ne proviennent pas du journalisme, mais de ses activités de conseil et d’écriture.

[2] 20h de France 2, lundi 6 août 2007.

[3] Stéphane Breton, Télévision, Hachette Littérature, 2005.

[4] Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Gallimard, Folio, 1996.

La construction imaginaire du monde par les médias internationaux
 (15 janvier 2008)

Laurent Gervereau
 [1]
éditions La Découverte, novembre 2004
résumé par Sandrine Muller, chargée de mission HCCI

Les sources de l’information sont concentrées entre les mains de quelques pays et les contraintes de "l’info spectacle" poussent à l’utilisation d’images réductrices qui paralysent la réflexion. Dès lors, l’actualité diffusée occulte davantage le monde qu’elle ne le révèle. A partir du Baromètre européen des médias, l’auteur présente un état des lieux d’une actualité plus "inventée" que fidèle à la réalité, dans laquelle pluralité de points de vue, réflexion et débats manquent dangereusement.

Notre compréhension de la planète est suspendue au reflet que délivre le condensé proposé par les journaux télévisés (JT) ou la une des quotidiens tant l’actualité a pris une place démesurée dans nos imaginaires. Pourtant, ce condensé est un choix opéré parmi des milliards d’informations et il apparaît comme une évidence tant la polarisation, nationale ou internationale, est totale. Il est fait d’"images-symboles-chocs" qui paralysent la réflexion et atteignent nos affects les plus profonds quand des images puissantes (souffrance, misère) sont en jeu. Fruit de pratiques imputées aux contraintes du format, de la vitesse ou de la recherche d’un public large, il forge l’illusion d’un accès au monde quand « ce n’est pas la planète qui est montrée mais la manière de regarder la planète depuis un endroit (réf p.34) ».

Le constat autorisé par l’analyse des données recueillies par le Baromètre européen des médias ne doit pas conduire à considérer comme erroné tout ce qui est émis ou à rechercher une vérité absolue, mais doit ouvrir des perspectives, permettre de vrais débats et aider à la transformation des pratiques afin de préserver la diversité et offrir un choix réel entre les conceptions différentes de notre rapport au monde.

Les trois leçons du Baromètre européen des médias

Le Baromètre européen des médias est un outil permettant d’analyser le contenu des médias. Plus spécifiquement, ce sont cinq pays européens qui ont été choisis pour référence : Allemagne, Espagne, France, Italie, Royaume-Uni, avec à titre de comparaison l’étude de l’Algérie et des Etats-Unis. C’est le contenu de l’image et son contexte (commentaires, source, etc.) qui est retenu, excluant donc les radios. L’analyse du contenu de journaux télévisés d’au moins trois chaînes et de la une de cinq quotidiens dans chaque pays, de mars 2003 à décembre 2004, permet de tirer trois grandes leçons.

Une vision occidentale du monde

La circulation mondiale des images dans les médias de masse est tenue essentiellement par quelques agences des États-Unis ou de l’Europe de l’ouest, ce qui induit des sujets puisés dans un stock limité d’images fabriquées par peu de personnes. Ce sont donc les agences occidentales qui décident que tel événements sera ou non "couvert". Les reportages locaux (Asie, Afrique, Amérique du Sud, Océanie) n’ont droit à une diffusion mondiale qu’en cas de catastrophe ou de guerre, quand seuls les locaux ont pu saisir des images. « A quand des reportages brésiliens, sud-africains ou chinois sur leurs propres pays ou sur la manière dont ils voient les États-Unis, Paris ou l’Australie ? (réf p.62) »

Par ailleurs, la part du JT consacrée à l’actualité nationale est toujours prépondérante : une moyenne de 25% du JT se concentre sur l’actualité internationale, l’écart variant de 17% (Canale 5 italienne) à 50% (TVE1 espagnole). A quoi s’ajoute la déformation nationale dans le traitement de ces actualités internationales : « Ce qui se passe pour les jeux Olympiques (où chaque pays ne s’intéresse principalement qu’au sport de ses propres sportifs) se reproduit à l’identique pour la politique étrangère (réf p.74). »

L’information sur l’international est donc réduite en temps et en qualité, et fortement orientée.

Le règne de l’info-pub

C’est le format qui produit le contenu. L’information pour "accrocher" doit intégrer un format type : tout ce qui manque de relief, de scandale, n’est pas sexy ou trash à toutes les chances d’être éliminé. Cette scénarisation fabrique un sens qui déforme l’information en poussant à la problématisation (chercher ce qui ne va pas quand cela va bien), aux louanges convenues sur des sujets tabous sans enquête véritable (antiracisme, charité) et à une surexposition des sujets visuels immédiatement compréhensibles (catastrophes, accidents) au détriment d’événements plus complexes et difficiles à couvrir au regard du temps imparti.

La valeur intrinsèque de l’information (informations nouvelle, exclusivité), sa valeur documentaire (enquête, travail sur le sujet) et son analyse (commentaires, opinion) sont perverties par la course à l’audimat opérant une uniformisation pernicieuse sur la manière de regarder le monde.

La presse écrite semi-vampirisée

La presse (comme la radio) compense les faiblesses de la télévision grâce à son format plus adapté aux analyses. Elle sait encore bousculer ses unes et construire de vrais dossiers : l’info-pub la concerne moins (part plus faible que dans les JT des titres et articles de unes consacrés aux catastrophes naturelles, par exemple). A ce titre, elle joue un rôle essentiel et primordial de diversification.

Cependant, le choix de ses unes, même pour les questions internationales, restent axé sur le national (les grèves françaises n’intéressent pas les Allemands et les otages allemands en Algérie n’intéressent pas les Français, par exemple) et lorsque une actualité internationale spectaculaire mobilise l’attention des JT, elle s’oblige à suivre pensant « ne pas pouvoir se permettre un trop grand décalage par rapport à la focalisation télévisée de l’opinion publique [...] quand bien même elle estimerait que cet "embarquement général" est un leurre (réf p.44). »

Ce constat est le résultat d’un certain nombre de pratiques qui conditionnent l’information minoritaire.

Les écueils de l’information minoritaire

Un globe pour les trois quarts masqué

Des zones entières de la planète n’intéressent personne tant qu’elles ne produisent pas d’événements pouvant s’inscrire dans le marché de la douleur ou de l’Eden. Ainsi de la comparaison des 3 JT français du 10 octobre 2003 : l’actualité essentiellement nationale couvre le Moyen-Orient à cause du conflit en Irak, le reste du monde est absent.

Les journaux des 8 et 9 octobre 2003 de CNN, dont le format impose 70% de sujets mondiaux, propose : l’Europe couverte pour des sujets variés, le Canada absent, le Moyen-Orient présent à cause de l’Irak et du terrorisme (à d’autres dates à cause du conflit israélo-palestinien), l’Afrique subsaharienne totalement absente, l’Amérique latine présente à cause du terrorisme, l’Asie et l’Océanie (Australie) présentes uniquement pour des questions financières. Dans ces conditions, l’information mondiale occulte plus qu’elle ne révèle.

Satisfaire les demandes

Ce n’est plus le résultat d’un reportage de terrain qui fabrique l’information mais une commande spécifique attendue : le reporter sous commandite compose une démonstration avec les images qu’il sait devoir rapporter pour “passer”.

Principe illustré par cette anecdote circulant dans les écoles de journalisme : un rédacteur en chef envoie un reporter faire un sujet sur la sécheresse ; celui-ci rapporte une interview montrant toujours le même champ ; le rédacteur en chef trouvant cela trop statique, le reporter répond : « oui mais c’était le seul champ sec ! ».

Par ailleurs, des raisons financières limitent les reportages à la proximité géographique ou à la récupération d’images et de dépêches d’agences coupées et déformées. « Si les reporters jouissaient d’une marge de manœuvre leur permettant de disposer de durée variable en fonction de ce qu’ils découvrent sur le terrain, ils ne seraient pas obligés de comprimer une actualité riche et complexe. […] Les rédacteurs en chef n’imaginent même plus qu’il serait possible - voire plus efficace pour accrocher le spectateur - d’adapter les formats à l’actualité (réf p.68). »

Informer sur rien

Le temps de non-événement ou de cristallisation événementielle instaure le régime du remplissage, ou comment informer quand on n’a aucune nouvelle à communiquer.

Ainsi de cet exemple type tiré du JT du 10 novembre 2003 de la chaîne catalane TV3 : un trou apparu brutalement près d’un immeuble de la rue de Saragosse permet un ballet de témoignages-remplissages sans information véritablement fiable. Un passant-ouvrier-habitant (témoin), un politique (responsable), un expert (urbaniste) et la synthèse du reporter graduent les supputations : émotion, arguties, démonstration hypothétique, mais concrètement aucune nouvelle information.

Les marronniers - sujets obligés de l’actualité, souvent liés aux saisons - semblent incontournables : inimaginables de ne pas traiter tous les ans les départs en vacances, les examens des jeunes, les fêtes nationales, le prix de l’immobilier, etc. Le danger réside ici dans l’invention d’une actualité en “gonflant” un événement et en problématisant à partir de rien.

Simplification et caricatures

Un reportage sur les conditions de vie des pêcheurs sera vu avec une musique sinistre, comme révélant un métier difficile, avec une musique enjouée, comme la poursuite de traditions artisanales locales. Il est donc facile de forcer le sens, de livrer des conclusions univoques et, subrepticement, de franchir les frontières entre information et fiction.

Dans cet ordre d’idée, la trop grande simplification des messages réalise un étiquetage qui forge les caricatures. Ainsi de l’assimilation des pays à une actualité donnée : si les opinions publiques découvrent l’existence du "Darfour" au Soudan le 1er juillet 2004, c’est avec les mots "catastrophe humanitaire" et "génocide". Jusque là "inconnue" une région sort du néant, mais pour être stigmatisée par cette reconnaissance cauchemardesque.

Ce type d’association fonctionne également pour les individus. C’est la popularité médiatique d’une personne qui lui donne droit à la parole : « un petit livre hâtivement rédigé par une personne médiatiquement connue (ce qui ne veut pas dire scientifiquement reconnue) dispose d’une parole exclusive laissant place à de beaux parleurs ayant réponse à tout dans l’approximation la plus totale sans jamais avoir travaillé sur rien (réf p.118). »

Invention de l’actualité

La recherche à tout prix de l’info-spectacle peut conduire aux dérapages, d’autant plus que le nombre croissant d’informations et leur vitesse accélérée de circulation augmentent le risque de dissémination de fausses nouvelles. Dans l’info-spectacle, une équipe de tournage ne se déplace pas pour montrer que les choses se passent bien. Ainsi orienté, un reportage sur le voile dans un lycée français en vient à causer de nombreux dégâts entre les communautés au sein de l’établissement quand à l’origine il n’y avait ni problème de voile, ni affrontements.

Pour valoriser son sujet ou correspondre aux représentations dominantes, l’emphase peut véhiculer des rumeurs alarmistes, fussent-elles fausses. Ainsi, en France, la couverture de la chute de Ceausescu en décembre 1989 conduisant presse écrite et télévision confondues à la fabrication d’un charnier, que même un témoin tel Bernard Kouchner, affirmant l’impossibilité du nombre de morts annoncé, ne pouvait contester.

De même, de la dramatisation réalisée pour faire durer l’événement qui accroche : cinq jours après le tremblement de terre algérien, la TV allemande ARD1 couvre l’information d’une brève composée d’images de pelleteuses et de critiques sur la reconstruction. Six jours après, la chaîne française France 3, affiche une reporter sur place près de réfugiés : « Alors il faut suivre le père paraît-il sous “antidépresseurs” (d’après la journaliste) et en “suractivités”. Il accepte en fait de montrer à l’équipe les ruines de sa maison – ce qui est toujours d’une grande délicatesse. Mais notre reporter en conclut d’un ton dramatique, devant ces gens dignes qui se serrent les coudes – pas un cri, pas un pleur, des sourires – à l’urgence d’une “aide psychologique qui ne vient pas”, sans même pouvoir penser que des sociétés entières ont réagi pendant des siècles à des drames, sans avoir idée de ce que pouvait être une “aide psychologique”, et que l’amour collectif de tout un quartier, courageux et digne, valait mieux que n’importe quel pansement artificiel. Cela permet en tout cas au présentateur, devant la dramatisation (alors qu’il n’y a plus rien à dire de nouveau sur l’événement), d’annoncer dans la foulée la soirée spéciale du lendemain.(réf p.136) »

Mais l’information réelle, factuelle s’il en est, que constituait le bilan réel de la catastrophe (tenant compte des morts enfouis) sera occultée par presque toute la presse française et algérienne au détriment du seul bilan officiel, soit 2 200 morts au lieu de quelques 5 000 morts.

L’info spectacle aux mains des terroristes

Le média-terrorisme né avec le 11 septembre répond pleinement à l’info spectacle ou info pub : une narration cinématographique - succession de bombes dans des endroits différentes, y compris celles qui n’explosent pas et entretiennent un suspens du "quand cela s’arrêtera-t-il ?" - fait subitement l’actualité de la planète. Un scénario façonné, contrôlé et dirigé par des terroristes qui s’accaparent ainsi les médias. « Retournant les méthodes occidentales, ils les phagocytent dans une publicité planétaire sans précédent. Revanche de ceux qui s’estiment caricaturés par une pensée occidentale centrale à la télévision et sur Internet ? (réf p.115) »

Conclusion

La multiplicité impressionnante d’informations laisse croire à une accession sans limite au monde. En fait, ces informations sont assez limitées, quand elles ne relèvent pas d’"une forme de néo-colonialisme de l’information".

Interroger les médias sur ce qu’ils disent et montrent et discréditer ceux qui donneraient des informations non scrupuleuses pourrait être la réaction d’un public fatigué d’une connaissance des autres trop souvent réduite à la caricature. En demande de ce réel savoir, chacun pourrait chercher « de vraies perspectives dans une Bourse mondiale des sujets proposés non pas par les seuls Occidentaux, mais vraiment par tous les continents. […] A quand des multiprésentateurs pour des multireportages dont les conditions seraient expliquées ? (réf p.154) ».

Comment les multinationales transforment l’eau en argent
 (18 mars 2011)
  • Water makes money : le film sera projeté samedi 19 mars à 15 h à la salle GECI, rue de Montchauvet, Domaine de la vallée à Mantes la Ville, suivi d’un débat avec Jean-Luc Touly (Conseiller Régional d’ïle de France), Maurice Martin (Président de l’AREP-CAMY) et deux représentants de Veolia.
  • Water makes money (version légèrement écourtée) sur ARTE mardi 22 mars à 20 h 40. (voir ci-dessous les articles de Télérama).

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